Afrique du Sud / Le B.A.-BA

L’Afrique du Sud nous évoque beaucoup de choses. Bien sûr, on pense à ses paysages de rêve, à son cosmopolitisme, à son avancée sur le droit des homosexuels, à sa force industrielle. Très vite, on songe aussi à l’apartheid, aux inégalités, à l’insécurité, au sida, aux violences faites aux femmes. Et l’on se questionne : 25 ans après la fin de l’apartheid, qu’en est-il du rêve de la « nation arc-en-ciel » ? L’Afrique du Sud mérite-t-elle son titre d’exception africaine ?

Selon le rapport mondial Global Gender Gap 2018, l’Afrique du Sud se classe 19ème en termes d’égalité des sexes. Pourtant, lorsque ce classement se concentre sur la participation économique des femmes, le pays tombe au 91ème rang. Concernant l’éducation, il termine au 72ème rang.

On tente de défricher.


L’économie n’est pas au beau fixe et se détériore : un chômage très élevé, un endettement croissant (à plus de 60% du PIB) et une monnaie dévaluée. En ligne de mire de cette détérioration : les Noirs et les femmes. En effet, près de trois décennies après la fin de l’apartheid, l’économie sud-africaine demeure très marquée avec des inégalités salariales qui ne cessent de s’accroître : selon un rapport des statistiques nationales, les Blancs gagnent en moyenne trois plus que les Noirs en Afrique du Sud.

Selon cette même étude, le taux de chômage chez les Noirs est de 46% tandis que les Blancs ne représentent que 10% des personnes sans emplois. Les femmes sont également plus sujettes à être sans emploi que les hommes avec un taux de chômage moyen de 29,7% versus 25,1% chez les hommes (Banque Mondiale, 2019).

Lorsqu’elles travaillent, c’est la sectorisation des emplois qui se fait discriminante. En effet, alors que les femmes actives ont des niveaux de qualification plus élevés que les hommes* et qu’elles travaillent davantage que les hommes**, elles sont pourtant plus nombreuses à occuper des emplois peu qualifiés. Ainsi, seulement 11,7% des femmes employées occupent des positions très qualifiées lorsque 52,1% occupent des positions moyennement qualifiées et 36,2% des positions peu qualifiées. Ces chiffres contrastent avec les 14,4% d’hommes en emplois très qualifiés, 60,8% en emplois moyennement qualifiés et 24,8% en emplois peu qualifiés. Ces écarts s’expliquent en partie par la part importante d’emplois domestiques chez les femmes : 14,3% des femmes versus 0,5% des hommes ainsi que par la faible proportion de femmes employées comme managers (5,7% de femmes vs 10% d’hommes).

Conséquence plutôt logique, la pauvreté touche davantage les femmes, en particulier dans les zones rurales. En moyenne, les femmes gagnent 30% de moins que les hommes. En 2012, le taux de pauvreté urbaine chez les femmes était de 38,7% et il atteint 76,8% chez les femmes en zones rurales. 63,4% des femmes noires vivent en-dessous du seuil de pauvreté, 35,1% pour les colorées et seulement 1,6% pour les femmes blanches (Republic of South Africa, The status of women in the South African Economy).

Concernant l’accès au crédit, l’Afrique du Sud a mis en place depuis une vingtaine d’années de nombreuses politiques pour faciliter l’accès au crédit pour les femmes, notamment avec la création du nouveau Ministère Small Business Developement – avec un mandat d’accélération de la participation des femmes dans le secteur économique (Southern Africa Gender Protocol Alliance 2015). Aujourd’hui, les chiffres démontrent que femmes et hommes ont un accès relativement égal au crédit. Cependant, les revenus des femmes étant en moyenne 42% plus bas que ceux des hommes, elles sont davantage sujettes à accumuler une dette.

* Il est estimé que 7,1% des femmes actives disposent d’une licence, 12,6% disposent d’un diplôme ou d’une certification versus 5,8% et 9,8% pour les hommes.
** Il est estimé qu’une femme cumule 15 500 heures de plus qu’un homme en activités productives entre 10 et 70 ans.


Pré-démocratie avant 1994, seulement 2,7% de femmes étaient au Parlement. Pour la première fois en 2019, il y a autant de femmes ministres que d’hommes. Avec 46% de femmes députées, l’Afrique du Sud se classe 10e pays comportant le plus de femmes au sein de son Parlement. À noter aussi que les citoyennes se sentent plus concernées par la politique avec 55% d’électeurs femmes, un chiffre constant depuis 15 ans.  

Ces résultats restent cependant à nuancer : avoir des femmes en politique représente la moitié du challenge. L’autre moitié est d’assurer que les femmes ne soient pas seulement vues mais entendues. Selon le Media Monitoring Africa (MMA), seulement 20% des avis et voix entendues lors des élections étaient féminines. Malgré l’actualité, l’égalité des genres n’a été que très peu traitée lors des élections représentant 1% des sujets médiatisés. Ceci s’explique en partie par le fait que les têtes de partis politiques restent encore majoritairement masculins.


Selon une étude de l’UNESCO datant de 2017, les femmes sont davantage scolarisées que les garçons. Au niveau primaire (entre 7 et 13 ans), le taux de scolarisation est équivalent pour les filles et les garçons (autour de 87%). Au niveau secondaire (14-18 ans), les filles se font plus nombreuses que les garçons, avec respectivement 78,5% et 65,4% de taux net de scolarisation. Au niveau supérieur (19-23 ans), 26,4% de filles sont scolarisées contre 18,4% de garçons.

Pourtant, les femmes reçoivent en moyenne une plus courte durée d’années d’études avec 9,8 années versus 10,1 années pour les hommes, un taux plus élevé que la moyenne en Afrique sub-Saharienne : 3,7 ans vs 5,4 ans (Republic of South Africa, The status of women in the South African Economy).

Pour les femmes et les hommes, le manque de moyens financiers et l’engagement familial expliquent en grande partie le choix de ne pas poursuivre ses études. Selon une étude du National Income Dynamics Survey (NIDS), la non-scolarisation des femmes âgées de 15 à 19 ans s’explique à 55% par la combinaison d’un manque de moyens financiers et de grossesses précoces. En 2017, 10,9% des naissances enregistrées étaient celles d’adolescentes âgées de 10 à 19 ans (Statistics South Africa). Parmi ces adolescente enceintes, seulement 1/3 d’entre elles reprend ses études.


L’Afrique du Sud a le plus fort taux mondial de viol par habitant avec une moyenne de 110 viols par jour en 2018. Une femme meurt toutes les 8 heures, soit près de 3000 femmes assassinées chaque année. Une femme sur cinq a déjà été victime de violence de la part de son partenaire.

Suite aux nombreuses marches de protestation et à la viralité du hashtag #AmINext (« suis-je la prochaine ? »), le président Cyril Ramaphosa a annoncé en septembre dernier un plan d’urgence pour faire face aux violences faites aux femmes : « L’Afrique du Sud est l’un des endroits les plus dangereux au monde pour une femme, avec un niveau de violence comparable à celui d’un pays en guerre ». Il a ainsi débloqué un budget exceptionnel de 75,9 millions de dollars pour un plan de six mois visant à renforcer l’arsenal répressif contre les auteurs des crimes.

Les inégalités criantes entravent toujours l’accès des femmes aux services de santé en matière de sexualité et de procréation. Alors que l’avortement est légal depuis 1996, moins de 7 % des 3 880 établissements de soins du pays pratiquent les avortements selon Amnesty International. L’Afrique du Sud affiche le plus haut taux de VIH/SIDA au monde avec 1 Sud-Africain sur 8 infecté par le virus. Les femmes sont particulièrement touchées : on estime à 2 000 par semaine le nombre de nouvelles contaminations chez les femmes et filles âgées de 15 à 24 ans. Le mythe largement répandu selon lequel avoir des rapports sexuels avec une vierge guérit du VIH conduit également à une escalade des abus sexuels sur enfants.

Un autre point préoccupant est celui de la situation des femmes homosexuelles. Si la constitution proscrit théoriquement toute discrimination sur la base de l’orientation sexuelle depuis 1996, les homosexuelles font face à un environnement social particulièrement dangereux, en particulier dans la communauté noire où le « viol correctif » prétend pouvoir les convertir à l’hétérosexualité. Selon l’ONG ActionAid, le viol correctif est devenu le crime le plus répandu contre les homosexuelles.


En Afrique du Sud, art rime avec politique. Au fil des décennies de ségrégation, la scène culturelle sud-africaine s’est imprégnée de militantisme avec un seul but : créer des œuvres qui appellent au changement. Les années 80 voient l’émergence des premières pionnières de l’art contemporain sud-africain à l’instar de Sue Williamson qui joue un rôle crucial en rendant visibles les femmes engagées dans la lutte contre l’apartheid.

Les artistes femmes se veulent activistes : Mary Sibande fait de l’héroïne de ses œuvres Sophie, une domestique noire qui se bat pour s’affranchir de ses chaînes. Héritière d’une pensée féministe noire, Zanele Muholi fait de son art un plaidoyer pour la tolérance envers la communauté LGBTQI en documentant depuis dix ans le quotidien des lesbiennes noires en Afrique du Sud. Buhlebezwe Siwani jongle entre photographies, sculptures et performances avec comme thème central la purification du corps féminin. Faire ressortir et sublimer les valeurs africaines est l’apanage d’Esther Mahlangu, l’une des chefs de file de l’art africain. Ambassadrice de la culture Ndebele, elle dessine des motifs géométriques et très colorés à l’aide d’une plume de poulet.

L’écosystème artistique sud-africain se porte de mieux en mieux comme le prouvent les prestigieuses galeries Goodman ou Stevenson, les excellentes écoles d’art, les collectionneurs et le tout nouveau Zeitz Museum of Contemporary Art Africa de Cape Town. Si les artistes sud-africaines gagnent du terrain ces dernières années (en particulier sur la scène internationale), elles demeurent encore sous-représentées dans les galeries et continuent d’être moins rémunérées pour leur travail.


Aller plus loin

Statistiques

OCDE
Banque mondiale
UNESCO
Statistics South Africa

Études

Republic of South Africa, Department Women, The status of women in the South African Economy (2015)
Amnesty International, Afrique du Sud 2017/2018

Filmographie

Justin Chadwick, Mandela: Long Walk to Freedom (2013)

Bibliothèque

Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté (1994)
Lova Pourrier, L’enfant de Soweto (2013)

Oeuvres artistiques

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