Aïcha Ech-Chenna, celle qu’on ne fait pas taire

Au Maroc, on ne présente plus la grande Aïcha Ech-Chenna. Véritable ambassadrice de la cause féministe au Maroc, on la surnomme Mère Courage ou Mère Teresa du Maroc. Depuis maintenant plus de 40 ans, elle lutte pour imposer le respect aux mères célibataires et pour la reconnaissance des enfants nés hors mariage, un sujet qui demeure aujourd’hui encore tabou au Maroc.

L’enfant adulte

Née une journée d’août 1941 à Casablanca, sa maman n’avait alors que 17 ans. À 4 ans à peine, Aïcha perd coup sur coup son père et sa petite sœur : son père meurt en 1945 de la tuberculose, suivi quelques mois plus tard de sa petite sœur décédée de la leucémie.

Avec une maman brisée, veuve à 20 ans à peine, Aïcha devient adulte très rapidement et doit prendre soin de sa mère : « On vivotait toutes les deux ». Elle l’accompagne pour l’ensemble des démarches administratives et se sensibilise très vite au monde bureaucratique.

Jeune et jolie, sa maman ne tarde pas à se remarier à un notable à Marrakech. Aïcha étudie à l’école française où elle s’est faite parrainer par des amis aisés de la famille qui l’avaient prise en sympathie.

Aux prémices de sa puberté, à 12 ans à peine, le beau-père d’Aïcha exige qu’elle porte le voile et sa mère l’accepte. Son beau-père va encore plus loin et il demande désormais qu’Aïcha cesse d’aller à l’école. Cela, la maman d’Aïcha ne l’accepte pas. Elle-même contrainte de rester cloîtrée à la maison, elle refuse ce sort pour sa fille et décide d’envoyer Aïcha seule à Casablanca chez sa sœur. C’est ainsi que la petite Aïcha, âgée de 14 ans et quelques, monte seule dans un bus direction Casablanca, avec en poche un morceau de pain Gauthier, une boite de sardines et quelques dirhams.

À Casablanca, Aïcha poursuit l’école française où elle obtient son diplôme d’études primaire. Dans le même temps, sa mère réussit à obtenir sa répudiation et rejoint Aïcha à Casablanca. Aïcha poursuit ses études avec une formation de dactylographie franco-arabe.

Âgée de 17 ans, Aïcha est chargée de subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère, et c’est dans ce contexte, qu’elle réussit à être embauchée en tant que secrétaire médico-sociale chez les lépreux.

Des « coups de poings » en guise de prises de conscience

Après 6 mois de travail chez les lépreux, Aïcha est mutée à la ligue marocaine contre la tuberculose où elle travaille quelques années. Encouragée par l’assistante sociale, elle passe le concours d’infirmière qu’elle réussit. Pendant ses études, elle continue de travailler pour payer l’appartement.

Lors de ses visites à domicile, où elle prendra ses premiers « coups de poings », elle prend conscience du manque de planification familiale dans les foyers. Engagée dans une association de jeunes qui débattent de sujets de société, Aïcha décide de proposer comme thématique pour le prochain colloque la planification familiale. Reçue par le premier ministre pour discuter de ce colloque, elle reçoit ses encouragements : « ce genre de sujet doit partir de jeunes comme vous, sans vous, nous n’aurons pas le soutien de la société ». Un an après ce colloque, en 1966, le roi Hassan II lancera alors officiellement la planification familiale.

Après les visites à domiciles suivent son engagement dans les prisons où elle sensibilise à la planification familiale et aux MST. Aïcha y découvre les catastrophes humaines, les conditions sociales injustes vis-à-vis des femmes et en particulier celle des mères célibataires et de leurs enfants, parfois nés à la prison et n’ayant jamais vécu ailleurs.

Une battante hors pair

C’est en prison que les multiples combats d’Aïcha débutent avec notamment Fatima, une jeune fille dont le destin était de se retrouver aux mains de la maquerelle à sa sortie de prison. Aïcha s’est battue pour la placer en orphelinat et éviter ainsi de sombrer dans la prostitution. Aujourd’hui Fatima a un mari attentionné qui l’aide à retrouver les traces de ses parents et elle coule des jours plus heureux.

Des combats comme celui-ci, Aïcha en a mené plus d’un, notamment pendant son métier d’assistante sociale : pour une enfant amputée qui avait semé la trace de sa famille, pour un enfant malien perdu à Casablanca, pour retirer une enfant des mains d’un père violeur, pour une mère célibataire souhaitant récupérer son enfant, etc.

À chaque histoire, Aïcha s’est démenée pour élargir son réseau, braver les démarches administratives, trouver d’infimes indices en quête d’une trace dans des villages perdus, etc. Elle réussi toujours à atteindre les hautes personnalités pour faire entendre sa voix et mettre la société marocaine face à ses responsabilités.

Solidarité Féminine, le combat d’une vie

En tant que membre de l’Union Nationale des Femmes Marocaines et travaillant dans l’éducation sanitaire, Aïcha est devenue un embryon de tous les services sociaux et elle avait obtenu la sympathie des hautes personnalités.

Après tous ces combats personnels et « ces coups de poings » reçus, Aïcha s’allie à Marie-Jean Tinturier et Michèle Benihoud pour créer Solidarité Féminines, une association avec pour objectif l’assistance des femmes seules (mères célibataires, divorcées, veuves) démunies et ayant des enfants à charge. L’association leur procure un travail pour les réinsérer dans la société.

L’association est créée sous le parapluie de la princesse Fatima Zora. Aïcha ne comprend que plus tard que cette protection est primordiale. C’est vrai, Aïcha a toujours osé parler : que ce soit des mères célibataires et des enfants abandonnés, de l’inceste, etc. Si bien qu’elle reçoit une fatwa et se retrouve nominativement condamnée dans les mosquées. On l’accuse d’encourager la prostitution en protégeant les mères célibataires.

Cette fatwa n’a pas suffit pour qu’Aïcha lâche l’éponge. À 78 ans aujourd’hui, Aïcha continue de se battre pour Solidarité Féminine car c’est sa destinée. Mektoub, « c’était écrit ».

C’est donc tout naturellement que son conseil est le suivant : « Il faut savoir écouter votre vie, votre destin, le cheminement se trouve en vous »

Fatéma Mernissi, Miseria (préface)

J’ai peur de cette femme parce qu’elle ne parle que pour dire la vérité, et j’ai réalisé que de nos jours, nous vivons dans un Maroc où peu de gens gagnent leur vie en disant la vérité. Nous passons notre temps à nous dire tout, sauf nos vérités.

A lire et à voir absolument…

Miseria, de Aïcha Ech-Chenna : extraits de vie racontant tous les combats menés par Aïcha, au cas par cas

A hautes voix, de Solidarité Féminine : les témoignages de mères célibataires passées par l’association, et ceux de leurs enfants désormais adultes

Méditerrannéennes : mille et un combats, Serge Moati : les récits de femmes qui se sont engagées pour une cause qui leur tient à coeur, Aïcha en fait partie.

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