Aisha Dème, guide de la scène culturelle dakaroise

Quand on parle de culture à Dakar, impossible de ne pas mentionner Aisha Dème. Pourtant rien ne prédestinait cette ingénieure en informatique à devenir l’un des soutiens les plus ardents de la scène artistique dakaroise. Alors en poste à la banque BICIS, elle a tout quitté pour lancer Agendakar, plateforme référence recensant tous les événements culturels de la capitale sénégalaise. Elle a également co-fondé l’une des premières agences de communication digitales du pays, acte révolutionnaire à une époque où Facebook et Twitter venaient à peine de se lancer. Elle est désormais consultante en ingénierie culturelle, et a travaillé sur de multiples projets avec Amnesty, Amadou et Mariam, Mati Diop, le New York Times, des biennales, etc. etc. Aisha a aussi été présidente de la Fondation Music in Africa, et vient de lancer le programme d’accompagnement de jeunes artistes PEYTEL, dans un effort de structuration de la scène dakaroise en véritable industrie culturelle. Une femme à la bougeotte, dont la rigueur et la bienveillance lui ont permis de construire un réseau monumental et d’avoir un réel impact sur la politique culturelle du pays. Bonne lecture !

D’ingénierie informatique à ingénierie culturelle

Je suis née et j’ai grandi à Dakar, mais ma famille vient du fin fond du Saloum, à la frontière gambienne. Mes parents sont venus à Dakar pour faire rentrer mes sœurs aînées à l’école. J’ai eu une enfance très calme : étant la petite dernière, j’ai été très chouchoutée. J’avais des rêves classiques de jeune fille, je voulais être médecin, ingénieur. Au fur et à mesure, ça s’est précisé : j’ai voulu devenir ingénieure en informatique (j’en côtoyais beaucoup à l’époque). C’est donc ce que j’ai fait, en étant acceptée à l’Ecole Polytechnique de Dakar, après un concours très sélectif pour un DUT informatique. Je suis revenue quelques années plus tard pour un diplôme d’ingénieure.

A la fin de mes études, on m’a démarchée pour un recrutement à la Banque BICIS (filiale de la BNP). J’ai fini par passer 5 ans en finance, à la BICIS d’abord puis à la BST (la banque sénégalo-tunisienne), c’était très prenant. J’étais toujours derrière des serveurs, à faire de l’informatique bancaire. Comme les projets se ressemblaient tous, ça a fini par m’ennuyer, je me fatiguais vite, je tombais malade. Un beau jour, je me suis rendu compte que je voulais changer de métier. Alors voilà, j’ai quitté mon emploi. Toute une période de flou a suivi, jusqu’à ce que mon ami Alassane Dème (qui deviendra mon partenaire sur Agendakar) prenne les choses en main. Il a organisé des brainstormings avec nos amis et a fini par conclure avec une super présentation Power Point : « de toute façon, on sait tous que tu dois travailler dans la culture ». Quand on a trouvé LE projet, il m’a proposé de le développer ensemble.

Agendakar, où comment mettre en avant la scène culturelle dakaroise

Je suis partie d’un service que j’adorais quand j’allais à Paris : le site « Sortir à Paris », qui recense tous les événements culturels de la capitale française, et notamment les soirées slams, je les enchaînais toutes. J’ai toujours trouvé dommage qu’un tel site n’existe pas à Dakar, et c’est pour ça qu’avec mon ami Alassane, nous nous sommes lancés dans l’aventure Agendakar, site sur lequel trouver les événements culturels ayant lieu à Dakar. C’était en 2009 : Facebook, Instagram, n’étaient pas encore là. On a galéré longtemps avant que ça ne décolle. Le plus difficile, c’était de convaincre les artistes de nous fournir les informations sur leurs évènements. Le déclic, ça a été le Festival Mondial des Arts Nègres qui a eu lieu à Dakar en 2010. Le site est devenu très populaire, parce que le besoin était là : des artistes venaient du monde entier, il était extrêmement difficile de savoir qui faisait quoi à quel endroit. Moi, je savais qui contacter pour avoir l’information exacte : Agendakar est devenu LE lieu où l’on pouvait avoir la bonne information en temps réel.

On comptait vivre des publicités sur le site, mais c’était utopique. En revanche, des entreprises nous ont contactés, parce qu’elles aimaient la façon dont on avait construit une communauté soudée, et nous ont demandé de gérer leur présence sur internet (à l’époque, il y avait très peu d’entreprises sur ce segment). On a commencé à gérer les pages Facebook, Twitter, d’entreprises en télécom, en culture… L’agence de communication digitale est devenue notre gagne-pain, et à l’époque c’était révolutionnaire. Nous avons été incubés chez CTIC, nous avons eu des subventions de la coopération espagnole… On avançait vite.

La consultance culturelle : des projets passionnants

En 2014, nous avons fêté nos 5 ans en grande pompe. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de partir, j’avais l’impression d’avoir fait mon travail. J’ai fait de la consultance pendant 3 ans, je travaillais sur plusieurs projets à la fois, pour des ONG, des artistes, des entreprises. Parmi ceux-ci, j’ai travaillé par exemple avec Amnesty ou Oxfam pour mobiliser des voix d’artistes (comme Amadou et Mariam), j’ai fait un petit reportage avec le New York Times sur le style vestimentaire dakarois, j’ai écrit sur le hip hop sénégalais, organisé des événements pour les biennales, assisté des artistes pour les sorties de leurs albums.

J’ai structuré cette consultance en 2017 avec une agence d’ingénierie culturelle, j’ai engagé une équipe. Nous traitons les projets qui viennent à nous via des recommandations de mon réseau.  J’ai par exemple accompagné le film Atlantique de Mati Diop pour sa sortie sénégalaise en 2019. Si je peux vous recommander quelque chose, c’est de donner une attention toute particulière au détail, et faire preuve d’une grande rigueur lorsque vous travaillez sur des projets. C’est ce qui vous permettra de vous constituer un réseau de qualité.  

Un autre projet passionnant a été Music in Africa. L’organisme est venu à Dakar en 2011, et j’ai été contactée pour aider à la création d’un portail d’information sur la musique en Afrique. J’ai fini par contribuer à la création de la Fondation Music in Africa, qui visait plus large que seulement des festivals. J’ai été nommée au Conseil d’Administration, en tant que vice-présidente puis présidente.

Un programme d’accompagnement pour soutenir les jeunes artistes dakarois

Le nouveau projet de ma vie, c’est PEYTEL, un programme d’accompagnement pour porteurs de projets culturels. C’est ma façon de rendre la pareille : j’ai fait 10 ans dans le milieu culturel, je le connais très bien et j’ai eu la chance d’acquérir une grande crédibilité, je connais les problèmes que rencontrent les jeunes artistes, c’est un métier très dur. Le but est d’accompagner les porteurs pendant 1 an, avec comme vision de pousser la scène culturelle dakaroise bouillonnante à se structurer en véritable industrie. Les occidentaux viennent chercher la créativité chez nous, ça prouve bien qu’on a tous les ingrédients pour créer un vrai business culturel.

Pour l’instant, au Sénégal, on considère encore le milieu culturel uniquement comme un divertissement, on ne le prend pas au sérieux. Les enfants ne sont pas assez exposés à la culture, alors que ce sont les futurs consommateurs et acteurs de la politique culturelle. On a juste besoin d’un accompagnement structuré pour créer des synergies, notamment entre pays africains, pour construire les infrastructures nécessaires au développement de la scène artistique.

L’important, c’est de semer des graines, faire comprendre que la culture fait partie du développement de notre pays. J’essaie d’ajouter ma toute petite pierre à cet édifice, avec humilité !  

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