Alice Mogwe, le pouvoir de l'activisme

Alice Mogwe est une fervente activiste pour les droits de l’homme. Nous l’avons rencontrée deux jours après sa nomination à la Présidence de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), et à la tête de 193 ligues et de 112 pays membres, Alice a déjà de la bouteille dans le domaine. Fondatrice et présidente de Ditshwanelo, le Centre botswanais pour les droits de l’homme, elle s’est donnée comme mission de venir en soutien à ceux qui ne peuvent pas accéder au système légal, alors même qu’elle a fait des études de droit. Un parcours de vie qui force le respect et nous pousse à nous questionner sur nos motivations.

Un choix à faire : pratiquer le droit ou devenir activiste

Je suis née à Molepole, au Botswana, mais j’ai passé les premières années de ma vie en Angleterre. Je suis rentrée au Botswana à 5 ans. A l’école publique, j’ai rapidement senti que j’étais différente de mes camarades : je parlais différemment, j’avais un accent anglais. Et ça a planté des graines pour la suite : j’ai souvent l’impression d’être une outside-insider, ou inside-outsider. Ma mère aussi, avait eu cette impression : elle était southou, d’origine sud-africaine et du Lesotho, alors que mon père est tswanais. Elle est donc arrivée comme une étrangère au Botswana, et ça m’a beaucoup marquée : j’ai grandi avec cette conscience du traitement spécial que recevaient ceux qui étaient différents.

J’ai d’abord voulu devenir médecin, mais je n’aimais pas la chimie ni la biologie. Je pensais donc m’orienter vers l’enseignement (mes deux parents ont une formation de professeurs), puis prêtresse (beaucoup de membres de ma famille l’étaient), mais les Anglicans n’ordonnaient pas les femmes à l’époque. C’est donc à ce moment-là que j’ai choisi d’étudier le droit, ce qui me paraissait comme une digne alternative à mes rêves de jeune fille. En fin de compte, le droit était régi par les mêmes valeurs : s’assurer que toute personne soit respectée dans sa dignité d’être humain.

Je suis allée étudier à l’Université en Afrique du Sud, en plein apartheid. C’est là que j’ai rejoint le département d’aide légale d’une clinique : nous nous rendions dans les quartiers défavorisés de Cape Town auprès de ceux qui n’avaient pas accès au système légal. Là-bas, j’ai découvert une pratique qui m’a profondément marquée : beaucoup de femmes nous demandaient de leur rédiger des ‘lettres bleues’. Ces lettres écrites par des étudiants de la clinique, menaçant les maris de mesures de rétorsion légales, permettaient aux femmes victimes de violences conjugales d’avoir un peu de répit. Je faisais également partie du groupe Rape Crisis, qui vient en soutient aux victimes de viol. C’est donc dans cette période que mon engagement contre les violences faites aux femmes a débuté.

J’ai continué ma formation en Droit, Economie et Société à l’Université de Kent à Canterbury, grâce à une bourse accordée par le gouvernement indien. J’en ai profité pour me rendre en Inde réaliser mon étude terrain, sur le manque d’accès au système légal des personnes défavorisées. Déjà là, je savais que je ne voudrais pas faire du droit : je sentais que je serais plus utile en dehors du système légal. Je voulais travailler avec ceux qui ne pouvaient même pas mettre un pied dans le système.

Ma première action a été de rejoindre le groupe ‘Women in Law’ (les femmes dans le droit). C’étaient des académiciennes, des activistes d’Afrique australe qui cherchaient à faire évoluer les choses en se basant sur de la recherche : mener des actions à partir de résultats de recherche, et faire des recherches à partir des conclusions d’actions menées. Le premier sujet dans lequel nous nous sommes lancées a été l’accès de mères célibataires à des allocations : notre travail a contribué à augmenter cette allocation pour les femmes au Botswana, et nous n’en étions pas peu fières.

Ditshwanelo, le droit en botswanais

Puis est venu Ditshwanelo, le Centre Botswanais pour les Droits de l’Homme, en 1993. Ditshwanelo veut dire droits en tswanais. Ça a commencé avec le conseil chrétien botswanais, qui m’a demandé de me pencher sur des rapports de violation des droits de l’homme qui leur étaient parvenus de l’ouest du pays, la région la plus pauvre du Botswana.  J’ai regroupé un certain nombres de personnes autour d’une nouvelle structure, Ditshwanelo, pour avoir plus d’impact quant aux actions que nous allions mener.

Nous nous concentrons sur trois piliers principaux : la prise de conscience et responsabilisation de la population, l’accès à la justice, et la solidarité régionale. Nous travaillons avec les employés de maison, les mineurs, les personnes atteintes du Sida, la communauté LGBTQ… Notre objectif final est de nourrir et faire grandir une société civile dynamique au Botswana. Beaucoup des projets que nous avons menés se sont conclus par la création de nouveaux organismes, qui à leur tour ont fini par donner naissance à d’autres organisations à but non lucratif. Le cœur de notre philosophie, c’est le botho. Cette valeur estime qu’il existe un lien inextricable entre tous les hommes : mon humanité est profondément liée à celle de tous les autres êtres humains.

Changement d’échelle : la FIDH

En 2016, je suis devenue Secrétaire Générale de la FIDH, Fédération Internationale des Droits de l’Homme, pour un mandat de trois ans. Nous étions cinq secrétaires, chacun représentant une région du globe. J’ai soumis ma candidature en 2019 pour la présidence, et à la fin de l’année j’ai été nommée Présidente de la FIDH.

Mon programme pour les prochaines années à la tête de FIDH est surtout de resserrer les liens entre l’organisme et les ligues qui en sont membres : nous comptons désormais 193 ligues et 112 pays représentés, c’est un grand défi. Dans un contexte de recul des droits de l’homme au niveau mondial, de réduction de l’espace public et de chasse aux sorcières des lanceurs d’alertes, nous devons imaginer de nouvelles possibilités pour notre société. Et nous devons faire cela dans un contexte d’assèchement des fonds alloués aux ONG par les gouvernements, qui ont focalisé leurs priorités sur les questions de sécurité, de lutte contre le terrorisme… Un autre point de vigilance est de questionner le rôle qu’ont les nouvelles technologies dans la lutte pour les droits de l’homme, dans un environnement de surveillance gouvernementale accrue, notamment grâce à la reconnaissance faciale. Comment prévenir les abus ?

Je ne suis pas devenue activiste pour les droits de l’homme parce que j’ai entendu parler de la déclaration universelle des droits de l’homme. Je suis devenue activiste parce qu’on m’a appris agir comme telle. On a instillé la philosophie du botho en moi : en fin de compte, il s’agit juste d’assurer à chaque être humain la dignité qu’ils méritent.

S’il y a une leçon que j’ai apprise tout au long de ma carrière, c’est l’importance du soutien familial. J’ai fait des choix qui semblaient vraiment incompréhensibles à l’époque, mais mes parents m’ont toujours soutenue. J’ai choisi d’étudier en Afrique du Sud pendant l’apartheid. J’ai choisi de ne pas pratiquer le droit. J’ai choisi d’épouser un néerlandais. Et ils m’ont toujours soutenue.

C’est aussi le cas de mes trois enfants. Ils ont grandi dans le même environnement que moi : mes parents étaient toujours occupés, ils voyageaient beaucoup, et pour moi cela était tout à fait normal. C’est juste une question de compartimentage : je protège jalousement ma vie privée, et je trace une ligne très claire entre vie privée et vie professionnelle.

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