Rwanda : Le B.A.-BA

Umukobwa ni nyampinga dit un vieux proverbe rwandais : « une fille est un palais de richesse ». Nous avions choisi le Rwanda pour son avancée dans la parité politique, souvent érigé comme exemple sur la scène internationale. Le rapport mondial sur la parité entre hommes et femmes 2018 du World Economic Forum classe le Rwanda en quatrième position des pays les plus égalitaires, juste derrière l’Islande, la Norvège et la Finlande. Le Rwanda se donne aussi à voir sous le prisme de son lourd passé et c’est la gorge serrée que nous nous sommes plongées dans son histoire pour découvrir ce « petit pays » de 12 millions d’habitants à la résilience incomparable.

Voici notre traditionnel B.A-BA du Rwanda pour mieux contextualiser nos prochaines interviews.


Le Rwanda est régulièrement cité comme un exemple en matière d’égalité des sexes, décrit comme le pays où les femmes sont reines de l’arène politique. Et à juste titre : le Rwanda est le seul pays au monde où les femmes sont majoritaires au parlement. Et cela n’est pas le fruit du hasard : la nouvelle Constitution adoptée en 2003 inscrit comme principe fondamental un quota de 24 sièges aux femmes au Parlement (soit 30% des sièges). Autre disposition favorisant la représentation des femmes au Rwanda, leur nom est inscrit en premier sur les listes des bulletins de vote. Mais les femmes ont su s’imposer au-delà du quota : aux élections législatives de septembre 2018, elles ont obtenu 64 % des sièges au Parlement (51 sièges sur 80 sièges) et 10 sièges sur les 26 au Sénat.

Les mauvaises langues diront que les femmes se cantonnent aux hémicycles mais il n’en n’est rien : elles occupent les postes clés de l’administration publique à l’instar de Donatille Mukabalisa, présidente du Parlement, de Louise Mushikiwabo, ministre de l’Information puis des Affaires étrangères ou encore de Marie-Chantal Rwakazina, maire de Kigali. Sur 19 ministres, neuf sont des femmes. Elles sont aussi près de 40 % dans les sphères judiciaires et dans les administrations locales.

Au pouvoir depuis juillet 1994, le FPR avec à sa tête Paul Kagame a fait de l’ascension de cette génération de femmes l’un des piliers de sa politique. Cette volonté du gouvernement à accorder une large place aux femmes n’est cependant malheureusement pas à dissocier des conséquences du génocide de 1994 où 800 000 personnes dont beaucoup d’hommes ont perdu la vie. À l’issue du génocide, les femmes représentaient alors 70% de la population.

Une voix s’élève pour relativiser cette avancée en politique : Fred Muvunyi, journaliste au programme Afrique de DW. Il rappelle que les ministres n’ont aucun pouvoir budgétaire et relativise le pouvoir de décision des femmes au pouvoir. Il relate un cas concret, celui de Diane Rwigara, femme d’affaires rwandaise qui s’est présentée contre Paul Kagame lors des élections présidentielles de 2017. Son dépôt de candidature a été annulé pour falsification de signatures et évasion fiscale. Après avoir passé plus d’un an en prison, elle a finalement été acquittée. Refus de concurrence de la part de Paul Kagame ? Si le président est reconnu pour sa réussite dans la reconstruction du pays, il est aussi décrié par la scène internationale pour sa volonté à conserver le pouvoir, réélu pour sept ans en août 2017 à la suite d’une révision de la Constitution votée en décembre 2015 lui permettant de briguer un troisième mandat.


25 ans après le génocide, le pays est vu comme un modèle économique par les bailleurs de fonds internationaux. L’une des croissances les plus rapide du continent, le plan « Vision 2020 », ratifié en 2000 par le ministère des Finances et de l’Economie pour transformer le Rwanda à l’horizon 2020, a permis des succès remarquables au cours des dernières décennies : une forte croissance (8,6% en 2018), une réduction de la pauvreté et depuis 2005, une réduction des inégalités. Champion régional de la lutte contre la corruption, Transparency International classe le Rwanda troisième pays le plus transparent du continent africain.

Si les femmes occupent des postes stratégiques sur la scène politique, c’est aussi le cas sur la scène économique comme le prouvent Yvonne Makolo à la tête de RwandAir ou encore Diane Karusisi à la tête de la Bank of Kigali. Plusieurs femmes rwandaises sont régulièrement citées parmi les femmes les plus influentes d’Afrique, à l’instar de Claire Akamanzi, directrice générale du Rwanda Development Board.

L’avancée des femmes en politique a fait suite à d’importantes réformes, comme celle de l’héritage, qui place les filles sur le même pied que leurs frères sur le droit à la propriété foncière. Une réforme qui ouvre de nouvelles opportunités d’indépendance économique, ces terres pouvant servir de collatéral lors d’un emprunt à la banque. Les dernières statistiques du National Gender Policy of Rwanda montrent que 24% des terres sont désormais possédées par des femmes, 13% par des hommes et 62% sont copossédées par un homme et une femme. Leur niveau d’accès aux banques et autres services financiers a doublé depuis 2012 selon le National Statistics of Rwanda.

Les femmes constituent la première force économique du pays. Elles sont plus nombreuses à travailler que les hommes : le secteur informel qui participe à 30% du PIB national est représenté à 58% par des femmes. 42% de femmes sont à la tête d’entreprises, un chiffre qui se rapproche de la parité. Au total, les femmes participent à 56,4% dans les revenus économiques du pays selon une étude de la International Finance Corporation.

Ces avancées restent cependant à nuancer avec un écart important dans la possession d’entreprises : 71,58% des entreprises recensées sont possédées par des hommes contre 26,77% par des femmes (et 1,65% de sexe non identifié). Malgré l’inscription dans la loi de l’égalité des salaires, les écarts persistent : une femme rwandaise gagne 88 centimes quand un homme rwandais gagne un dollar (un meilleur score qu’en Europe où une femme gagne en moyenne 84 centimes lorsqu’un homme gagne un euro).


Dans la « Vision 2020 », la mise en valeur de l’héritage culturel fait partie intégrante du projet de construction de la nouvelle identité nationale, cherchant à faire revivre les traditions précoloniales.

Les femmes occupent un rôle important dans la conservation du patrimoine culturel rwandais. L’imigongo par exemple est un art qui se transmet de mère en fille : cette technique caractérisée par des motifs géométriques en relief noirs, blancs et rouges à base d’excréments de vaches orne les maisons traditionnelles. Cet art a bien failli se trouver en péril car seules deux femmes initiatrices de la tradition ont survécu au génocide. Toutes deux se sont mobilisées pour faire revivre cette tradition à travers plusieurs associations utilisant cet art comme moyen de guérison psychique, une référence historique et culturelle d’avant le génocide. Un autre art typiquement féminin est l’umushagirio, une danse valorisant la beauté et la grâce féminine.

Sur la scène culturelle contemporaine, les femmes restent sous-représentées, en particulier dans les galeries d’art. Les centres d’art les plus réputés de Kigali, à l’instar du Kigali Arts Center ou du Inema Arts Centre n’exposent aucune artiste femme. En théâtre, on peut cependant citer la belgo-rwandaise Carole Karemera qui fait renaître le théâtre en jouant des pièces interactives dans les cafés et trottoirs des villes rwandaises, interrogeant la mémoire du génocide et de l’« avant » pour recréer une histoire commune. Elle travaille aujourd’hui avec le ministère de la culture pour faire de la culture partie intégrante du projet de développement national Vision 2050.


Dans le contexte traditionnel rwandais, les femmes s’occupaient des tâches ménagères et n’avaient accès ni à l’école ni aux activités génératrices de revenus. Au lendemain du génocide, 70% de la population étant féminine, ce modèle n’est plus soutenable. Le plan « Vision 2020 » a priorisé les politiques d’éducation et de développement pour diminuer la pauvreté. De 2006 à 2011, le Ministère de l’Education a établi un plan d’action de 5 ans spécifique à l’éducation des filles, un programme largement soutenu par les partenaires du développement à l’instar du PNUD et de l’UNICEF. La première dame, Jeannette Kagame, a aussi fait de l’éducation des filles son combat en créant Imbuto Fondation dans le but de soutenir les programmes d’éducation et d’aide sociale. Des écoles ont été construites exclusivement pour les jeunes filles à l’instar de la Nyamata Girl School et de l’Akilah Institute for Women.

Les résultats sont spectaculaires au niveau primaire (7-12 ans). Selon une étude de l’UNESCO, les filles sont désormais plus nombreuses à l’école primaire que les garçons : 95% de filles vs 94% de garçons scolarisés en 2018. Ces taux de scolarisation dans l’enseignement primaire sont d’ailleurs les plus élevés de l’Afrique de l’Est. Au niveau secondaire (12-18 ans), les filles sont également plus nombreuses que les garçons mais les taux restent plutôt bas : 39% pour les filles, 33% pour les garçons.

Et pourtant, la tendance s’inverse au niveau supérieur (19-23 ans) avec 7,5% de garçons qui poursuivent les études versus 6% de filles. Ceci peut s’expliquer en partie par des grossesses précoces : en 2017, 17 500 adolescentes de 17 à 19 ans scolarisées ont subi une grossesse non désirée (Ministère rwandais du Genre et de Promotion de la Famille). Un autre facteur est celui des foyers dirigés par un enfant/adolescent : environ 100 000 enfants vivent dans des foyers dirigés par une sœur aînée qui ne fréquente pas l’école même si ses frères et sœurs plus jeunes y vont.

À noter aussi que les mœurs se libèrent sur les choix de carrière : aujourd’hui, plus de la moitié des jeunes filles choisissent des cours de sciences.


Le génocide s’est avéré particulièrement violent pour les femmes, le viol étant systématiquement utilisé comme méthode de génocide. Entre 100 000 et 250 000 femmes ont été violées, souvent publiquement devant leur mari, parents et enfants. Plusieurs ont été victimes de mutilations génitales ou réduites à l’esclavage sexuel, parfois utilisé comme stratégie de survie. 70% des femmes ayant été violées lors du génocide aurait contracté le Sida. À l’issue du génocide, nombreuses sont celles qui se sont retrouvées veuves et chef d’une famille monoparentale.

Après le génocide, on est passé d’une violence visible du bourreau envers la victime, à une violence cachée au sein de la maison. Selon un rapport d’ONU Femmes de 2015, 44 % des Rwandaises rapportent avoir vécu des agressions physiques, 37 % déclarent avoir été insultées ou frappées par leur époux. La violence se perpétue dans les foyers comme une forme de résistance à l’ascension des femmes.

Si la législation du pays a bien progressé – pénalisation de la violence, congé maternité, droit à l’avortement – elle connaît ses limites. D’une part, pour un manque de connaissance de ces lois dans les zones rurales et d’autre part parce que ces lois s’avèrent parfois limitées, notamment concernant le droit à l’avortement. La législation du pays n’autorise l’avortement qu’en cas de viol, d’inceste, de risque pour la santé de la mère ou de l’enfant ou de mariage forcé. D’après un rapport de l’ONG rwandaise des Grands Lacs pour le développement et les droits humains datant de 2015, un quart des Rwandaises incarcérées le seraient pour avoir subi un avortement illégal.

En matière d’éducation sexuelle, les résultats progressent. L’utilisation moyenne de contraceptifs est la plus élevée de la région avec 52% des femmes utilisant un moyen de contraception aujourd’hui contre 17% en 2005 faisant passer le taux de natalité de 6 enfants en 2000 à 3,88 en 2016.

En parlant d’éducation sexuelle, une pratique fait débat : le kunyaza, littéralement « faire jaillir l’eau ». Il s’agit de l’un des piliers du mariage : plus l’éjaculation féminine est importante, meilleur sera le mariage (signe de fertilité, d’épanouissement et de bonheur conjugal). L’éjaculation féminine est donc très valorisée dans l’éducation sexuelle rwandaise. Les femmes pratiquent le gukuna, une coutume visant à préparer les femmes à éjaculer en une série de massages réciproques et intimes entre jeunes filles pour étirer progressivement les petites lèvres. Forme de rite pour le passage à l’âge adulte, les jeunes filles sont initiées au gukuna peu avant la puberté par des femmes plus âgées de la famille, souvent une tante paternelle.

Total opposé de l’excision et valorisant le plaisir féminin, cette pratique soulève pourtant de nombreux débats de la part des ONG internationales et militantes féministes percevant ce rite comme une mutilation sexuelle : transformer le sexe via une pratique parfois douloureuse pour correspondre à une norme. Longtemps obligatoire, cette pratique pouvait conduire à la rupture d’un mariage si l’homme découvrait que son épouse n’avait pas un sexe « conforme », soit vierge avec les lèvres allongées. Si ce n’était pas le cas, la femme était renvoyée dans sa famille avec une cruche de bière dans laquelle on dépose un tesson de calebasse, un récipient vide témoignant de « l’insuffisance » de son corps. Bien que cette tradition ait résistée à la colonisation et aux pressions de l’Eglise catholique, elle perd de l’envergure aujourd’hui mais demeure une pratique répandue dans les zones rurales.


Aller plus loin

Statistiques

Banque mondiale
Unicef
Unesco

Études

Ministry of Education, Girl’s Education Policy (2008)
Cecilia Hernandez, Women’s Education in Rwanda (2017)
Simon Nsengimana, Challenges to women entrepreneurship in Kigali (2017)
Shirley K Randell & Alison Huggins, Gender Equality in Education in Rwanda: What is happening to our Girls? (2007)

Filmographie

Olivier Jourdain, L’eau sacrée (2016)
Terry George, Hotel Rwanda (2004)
Sonia Rolland & Jacques-Olivier Benesse, Femmes du Rwanda (2018)

Bibliothèque

Gaël Faye, Petit Pays (2016)
Scholastique Mukasonga, Inyenzi ou les cafards (2016)
Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil (2012)
Mathilde Fontanet, Sous les étoiles du Rwanda : Dialogue de femmes entre génocide et paix (2007)

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