Edition Kenya / Clap de fin

Nos trois semaines au Kenya ont été rythmées par la rencontre de sept femmes d’âge et de milieux bien différents. Au fil de nos 700 kilomètres en auto-stop et 1200 kilomètres en minibus, nos discussions ont participé à notre appréhension du pays et de sa culture. En écho à notre état des lieux (cf. le B.A-BA), voici nos retours et réflexions sur les conseils que nous avons récoltés lors de ce chapitre kenyan.

Retours et réflexions sur le Kenya

Prendre garde à la dispersion

Un conseil qui revient au fil des interviews est celui de ne pas se disperser. Le développement technologique et l’urbanisation au Kenya mais plus largement dans le monde amènent son lot de nouvelles sources d’informations, de nouveaux types de médias et de nouvelles distractions. Cela peut s’avérer positif ou négatif selon l’usage qui en est fait.

C’est Ruth Oniang’o qui nous donne comme premier conseil de « rester concentrées ». Pour elle, notre génération est plus que jamais confrontée à un nombre incalculable de distractions qu’il faut savoir limiter. « Il est tellement facile de se détourner de l’objectif qui nous tient véritablement à cœur », nous rappelle-t-elle. Ancrer un objectif sans son esprit et s’y tenir, c’est ce que Florence Gatome a fait pendant plus de 20 ans. En commençant comme stagiaire dans l’un des Big Four, elle a gravi un à un les échelons pour atteindre le poste de directrice de pays qu’elle convoitait. Lorsqu’on la questionne sur ses prochaines années, ses échéances sont bien claires et définies et son chemin paraît tout tracé. Sans dire qu’il est nécessaire de décider de son destin 20 ans à l’avance, il nous paraît essentiel de se projeter un minimum : Quelles sont les femmes que j’admire aujourd’hui ? Quelle est la femme que j’aspire à devenir ? Quelle est la position à laquelle je souhaiterais me projeter dans 5 ans ? Des questions – certes difficiles – auxquelles il est nécessaire de réfléchir pour être capable de définir des objectifs.

Si Linet Kwamboka s’accorde avec ces femmes sur la définition d’objectifs, elle nous rappelle aussi à quel point la curiosité peut être positive. C’est d’ailleurs Judith Owigar qui s’est retrouvée dans le secteur de la tech « par curiosité et ignorance ».  Formez-vous sur un sujet qui vous intéresse, lisez le plus possible, rencontrez le plus de monde qui pourra vous rendre compétent dans un domaine donné. La dispersion, si elle est contrôlée, peut être positive.

En conclusion, il semblerait qu’il faille s’accorder un temps pour tout : un temps pour nourrir et ouvrir son esprit, attiser sa curiosité et un temps pour prendre du recul, se poser et prioriser ses objectifs.

Saisir les opportunités, s’engager dans des brèches

Une grande majorité des femmes que l’on a rencontrées se sont bien souvent engagées dans des secteurs où on ne les attendait pas, elles ont su saisir des opportunités là où d’autres ne les voyaient pas.

Judith Owigar a tiré profit de l’émergence de la tech au Kenya pour devenir l’une des références féminines dans le secteur. Ruth Oniang’o a identifié un savoir essentiel et pourtant peu étudié, celui de la nutrition, pour devenir la référence en matière de lutte contre la famine et la malnutrition au Kenya. Rose Moses a vu l’interdiction de la production de charbon par le gouvernement en 2017 comme l’occasion rêvée de créer une entreprise produisant du charbon écologique. Linet Kwamboka s’est emparée du secteur très technique et méconnu de l’open data pour en faire son fer de lance. Aujourd’hui, Adelle Onyango s’attelle à faire du podcasting une source d’information nouvelle au Kenya, bouleversant le secteur de la radio dont elle provient.

Bref, tant d’exemples qui prouvent qu’en gardant ses yeux et écoutilles ouverts sur les changements qui s’opèrent, des opportunités peuvent se présenter sans qu’on s’y attende. Encore faut-il oser s’engager dans la brèche et endosser le rôle de pionnière !

Faire de sa minorité une force

Un conseil qui nous marque particulièrement est celui de Linet Kwamboka. Nous étions très curieuses de savoir comment Linet avait su s’affirmer en tant que femme – très jeune qui plus est – dans des secteurs très masculins : à la World Bank, au gouvernement, dans le secteur de l’open data, etc. Linet nous répond du tac au tac : c’est une aubaine ! Effectivement, il n’est pas facile de prendre la parole au sein d’une réunion 100% masculine, de parler plus fort que la tablée et d’être prise au sérieux à juste titre. Mais être une femme qui s’affirme et prend position parmi une audience majoritairement masculine, c’est aussi une forme de différenciation. On se souviendra plus facilement de la femme qui a pris la parole, de la « jeunette » qui a osé abordé les points qui titillent. Linet a très vite compris cette force et elle a su en faire bon usage en brillant par son travail et sa pertinence.

Cette histoire se révèle aussi particulièrement vraie pour Judith Owigar ou pour Rose Moses, qui se sont faites un nom dans des secteurs traditionnellement masculins, respectivement celui de la tech et de l’énergie. Elles brillent incontestablement par leur travail et leur expertise mais c’est aussi le fait d’être des femmes pionnières qui font d’elles des références incontournable dans leur secteur.

Les femmes que nous avons rencontrées

Ruth Oniango – Première professeur de nutrition en Afrique Subsaharienne, Ruth est lauréate du prestigieux Africa Food Prize 2017 pour la lutte qu’elle a menée contre la pauvreté et la malnutrition dans les zones rurales à travers son ONG Rural Outreach Africa. Membre nominée du 9ème parlement kenyan, elle fut aussi députée pour le Ministère de l’Education, de la Science et de la Technologie. À 72 ans, Ruth continue de mettre à profit son expertise au service des plus grandes institutions – les Nations Unies et la Banque mondiale entre autres – et des comités exécutifs des plus grandes groupes, à l’instar de Nestlé et HarvestPlus. Une grande dame qui marque par sa sagesse et son rire.

Judith Owigar – Lorsque l’on demande une femme dans la tech au Kenya, c’est Judith Owigar que l’on cite. Gagnante du Change Agent ABIE Award en 2011 et nominée à deux reprises Top 40 Under 40 Women in Kenya par le Business Daily, Judith bouscule l’économie informelle kenyane. Avec Juakali Workforce, elle met en relation l’offre et la demande pour aider les travailleurs informels à développer leur activité. Judith se bat pour l’insertion des femmes dans la technologie et elle a ainsi créé AkiraChix, un réseau qui offrant une formation technologique intense à des jeunes femmes de quartiers défavorisés. Conseillère pour UN Habitat, African Girls Can Code ou encore le Japan Centre for Conflict Prevention, Judith fait de la tech un véritable vecteur de développement.

Adelle Onyango – Adelle Onyango est une présentatrice radio incontournable au Kenya. Après neuf ans et demi à animer les plus grosses émissions de Kiss FM (radio kenyane la plus écoutée), Adelle se lance désormais dans le podcasting. Grâce à sa notoriété, Adelle libéralise la parole autour du viol au Kenya et émancipe la femme au travers du storytelling. Elle bouscule les formes d’expression en prônant des espaces de parole plus libertaires et indépendants, libres de toute censure.

Wanjira Mathai – On ne présente plus Wangari Maathai, la première femme africaine à obtenir le prix Nobel de la Paix pour son activisme environnemental. Mais permettez-nous de vous présenter sa fille, la géniale Wanjira Mathai. Elle porte fièrement l’héritage de sa mère : à travers la Fondation Wangari Maathai, le Green Belt Movement et l’Institut Wangari Maathai, elle cherche à accompagner la nouvelle génération de jeunes hommes et femmes vers un pouvoir plus responsable et plus juste. Une belle leçon de continuité pour une femme qui aura côtoyé deux Prix Nobel de la Paix : sa mère et Jimmy Carter, au Carter Presidential Center aux Etats-Unis.

Linet Kwamboka – Où étiez-vous à 22 ans ? La réponse de Linet Kwamboka Nyang’au force le respect. Embauchée par la Banque Mondiale à 22 ans, puis par le gouvernement à 23 ans, elle a travaillé à l’Initiative kényane pour l’Open Data, avec un budget de 7 millions de dollars et toute une stratégie pour inciter le gouvernement à plus de transparence concernant ses données. Désormais CEO de sa propre entreprise, DataScience Limited, elle entreprend des projets avec une curiosité toujours renouvelée et laisse son travail parler de lui-même.

Rose Moses – Sujet sensible au Kenya : la production de charbon. Interdite par le gouvernement en 2017, elle pose le problème de ses alternatives écologiques. Rose Moses a saisi l’opportunité et a fondé Eco Makaa Solutions, qui produit des briquettes de charbon écologique. Coup de Cœur Féminin du Total Challenge 2018, l’entreprise a conquis les kényans et réalise désormais plus de 10 millions KSH de chiffre d’affaires annuel. Comment les briquettes sont-elles produites ? Comment une femme peut-elle percer dans le secteur énergétique kényan ?

Florence Gatome – Florence a une détermination à toute épreuve. A peine sortie du lycée, elle a décidé qu’elle ferait carrière en comptabilité, au sein d’un des mastodontes du Big Four. Et c’est chose faite : après 15 ans chez PwC, elle peut se targuer d’être la seule femme parmi les 6 Senior Country Partners de PwC Afrique de l’Est. Plus encore, elle a à son actif l’ouverture du premier bureau PwC au Rwanda. Florence décrypte pour nous sa méthode infaillible pour atteindre ses objectifs, à base de plans à 20 ans et d’exercices d’équilibre. Une consistance et une concentration à applaudir !

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