Edition Maroc : Clap de fin

Le Chapitre Maroc a pris fin ; voici venu le temps du bilan. 7 femmes nous ont ouvert leurs portes pour conter leur histoire, 1 femme nous a aidé à appréhender la problématique essentielle de l’éducation au Maroc, et tous les jours nous avons pu échanger avec celles qui définissent au quotidien ce qu’est être une femme au Maroc. Après l’état des lieux d’arrivée (cf le B.A.-BA), voici un bilan plus personnel de ce qu’on retire de nos observations et recherches.

Retours et réflexions sur le Maroc

La loi peine à intégrer les réalités marocaines

Nous restons sans voix face aux lois archaïques qui subsistent au Maroc par rapport aux femmes. Si l’on considère notamment l’Article 475 qui permet à un violeur d’épouser sa victime pour échapper à la prison, celui-ci n’a été abrogé qu’à la suite du scandale provoqué par le suicide d’Amina Al Filali en 2012, mariée de force à son violeur. On peut également mentionner la loi toujours très restrictive sur l’avortement, qui ne l’autorise que dans les cas de mise en danger de la santé (physique) de la mère, de viol ou de malformation. Cette loi est d’autant plus dramatique lorsqu’on sait qu’entre 600 et 800 avortements clandestins ont lieu chaque jour. Une autre loi condamne les relations extra-conjugales et considère donc de fait les femmes ayant des relations hors mariage comme des prostituées. C’est précisément la raison pour laquelle Aïcha Ech-Chenna a été accusée d’encourager la prostitution en luttant pour la cause des mères célibataires. Cette loi est complétée par celle condamnant les enfants nés « sans pères », qui ne sont pas légalement reconnus par l’Etat marocain, ne disposant pas de nom de famille et n’étant de fait pas autorisés à être scolarisés.

Bref, il est clair que dans le rapport de force homme-femme, la femme est encore coupable vis-à-vis de la loi. Il existe peu de cas où les violeurs sont effectivement condamnés, où les pères abandonnant enfants et femmes pour une autre sont poursuivis et ramenés à leurs responsabilités, ou encore où les femmes héritent de ce qui leur est dû (notamment pour les communautés soulaliyates).

Nous parlions jusqu’ici de loi écrite et officielle. Celle-ci se complète et même se subordonne à la loi implicite et officieuse de la hchouma, littéralement “la honte”. Il s’agit de règles non écrites mais bien connues de l’ensemble des familles marocaines de toutes classes sociales confondues : c’est la hchouma de divorcer, de s’habiller comme ça, de sortir le soir, d’être amie avec des garçons, de rigoler trop fort, etc. La parité n’existe pas dans la hchouma : un homme se promène torse nu dans la rue, il divorce comme il l’entend, etc.

Il est important de justifier ce tableau noir par notre expérience de quelques semaines au Maroc : nous avons été plongées au coeur du travail de femmes qui luttent tous les jours contre les discriminations auxquelles font face les femmes. Ce n’est donc qu’une partie du Maroc que nous décrivons ici, et il suffit de faire quelques recherches, écouter les paroles des femmes que nous avons rencontrées, pour se rendre compte que le Maroc est un pays en constante évolution, qui tente de faire face à ses problématiques et changer la vie de ses habitants pour le mieux.

Le corps de la femme, propriété de la société

En se promenant dans la médina, difficile de ne pas s’étonner du manque de femmes dans l’espace public. Difficile aussi de ne pas remarquer les regards qui s’attardent (sur les femmes voilées comme découvertes). Difficile aussi de ne pas entendre les remarques liées au physique adressées par les hommes, de tous âges et toutes classes sociales. On ne peut donc s’empêcher de questionner la minutie des marocains à cacher le corps de la femme, le supprimer de l’espace public. Les seuls endroits où il est autorisé à exister sont ceux où l’homme n’est pas présent : à l’étage d’un café, chez l’esthéticienne, dans un hammam. Dans ces lieux le corps est libéré, débarrassé de sa pudeur et même de sa sexualité : la femme aura alors un rapport très sain vis-à-vis de son corps et celui de ses paires.

Pourquoi cacher ce corps ? Certains argueront que c’est pour préserver sa pureté, d’autres le justifieront pour assurer la sécurité de leur femme. Ou plutôt, éviter qu’un regard masculin autre que le leur ne soit posé sur elle. En cachant le corps des femmes, ne supprime-t-on pas le genre féminin pour poser comme norme le sexe masculin ? Et par opposition, positionner le genre féminin, son altérité, comme déviance ?

Un manque de modèles alternatifs

Autre point : lorsque nous discutons avec les femmes que nous rencontrons, elles insistent sur la dualité de la vision du sexe féminin au Moyen-Orient. Sana Afouaiz, notamment, parle d’une scission entre la vision de la femme orientale : elle est vue comme soumise, asservie, par les Européens qui se l’imaginent en Schéhérazade ; et dans l’autre sens, elle est magnifiée comme pure et comme sainte par les orientaux.

Face à cela les femmes ont assez peu de modèles qu’elles peuvent prendre pour exemple et suivre : les jeunes filles rêveront alors de « se marier, d’avoir des enfants et de s’occuper de leur maison ». Les modèles européens sont appréhendés avec beaucoup de méfiance, et il est fortement déconseillé de s’apparenter aux femmes occidentales. Les modèles locaux et alternatifs se font alors rares, et sont décriés par une majorité des hommes et des femmes parce que trop libres dans leurs propos, trop visibles. Les femmes sont d’ailleurs dans ces cas les plus virulentes, et c’est alors le règne de l’oppression des femmes par les femmes. Ce sont les premières à mentionner la hchouma pour éviter que leurs soeurs, leurs filles, ne dévient du droit chemin, etc.

Elles préparent le futur du Maroc

Le portrait que nous dressons est relativement noir. Il faut dire que nous avons pu rencontrer des femmes qui depuis des décennies affrontent tous les jours cette réalité que nous essayons d’oublier. En effet, Mounira, Leila, Aicha, Mouna, toutes se sont investies corps et âme dans des associations, indispensables au développement du Maroc, notamment parce qu’elles viennent pallier aux manques de l’Etat et le forcer à ouvrir les yeux.

Ce qui nous a surtout frappées, c’est à quel point leur travail, au jour le jour, consistait en du cas par cas. Leila nous dit : « je suis incapable de globaliser une population ». Il ne s’agit pas de créer des programmes, lever des fonds pour apporter de l’aide à des théoriques masses de personnes. Il s’agit plutôt de ne pas fermer les yeux face à des problèmes de tous les jours, de personnes qu’on croise tous les jours, et de tout faire, sortir les grands moyens, pour retrouver les parents de tel enfant, pour sortir telle femme de prison, pour trouver un logement d’urgence à cette mère…

Ces femmes rencontrées, elles se sont concentrées sur une problématique particulière (les enfants des rues pour Mounira, les mères célibataires pour Aïcha…), et ont commencé par une sous-problématique bien spécifique. Au fur et à mesure de leurs avancées, elles se sont rendues compte que leur action ciblée n’était pas suffisante. Et, très terre à terre, elles remontent ou descendent la chaîne de valeur, pour évaluer en amont ou en aval ce qui va avoir plus d’impact sur les vies des personnes qu’elles tentent d’aider. Par exemple, ce sera Mouna qui ne se contentera pas d’offrir des cellules d’écoute psychiatrique à des jeunes femmes en difficulté, elle lancera des ateliers de formation professionnelle pour les rendre indépendante, puis des crèches pour leurs enfants, puis des ateliers de confiance en soi, etc, etc.

7 femmes, 7 philosophies


Mounira Bouzid El Alami

Présidente de l’association Darna à Tanger, elle sort les enfants de la rue pour les remettre à l’école et leur offrir un avenir professionnel. Elle impressionne par la force de son caractère, par la puissance de ses convictions et par l’assurance qu’elle dégage. Elle nie l’adversité et clairement, il n’y a pas de ‘non’ qui tienne face à elle.  

Khadooj Boutaarit

Dirigeante d’une coopérative 100% féminine dans le Moyen-Atlas, elle est une figure incontournable de l’agriculture dans la région. On s’en souviendra pour son imposante prestance. D’abord plutôt intimidant, elle a infiltré le genre masculin et a gagné leur amitié et leur respect. « Elle vaut 100 hommes », vous dira l’un d’eux.  

Mouna Mnouar

Elle est la présidente de l’association Sais pour le Développement et la Solidarité, qui soutient les femmes d’un quartier défavorisé de Fès à travers des séances d’écoute, des formations professionnalisantes et des espaces pour leurs enfants. D’une patience admirable, elle respire la confiance et pose un regard maternel sur les femmes qu’elle soutient. Elle pèse ses mots pour ouvrir une fenêtre d’espoir à ces femmes qui arrivent la corde autour du cou.

Aicha Ech-Chenna

L’idole de bien des femmes au Maroc : elle a dédié plus de 50 ans de sa vie au militantisme associatif. Sa cause : les mères célibataires et les enfants abandonnés. Elle a forcé tout un pays à ouvrir les yeux sur un sujet qui reste encore tabou aujourd’hui, recueillant la sympathie des autorités et faisant bouger les choses. Cette femme avait un destin à accomplir, et dès son plus jeune âge elle ne s’est jamais posée de questions : elle a agi, elle ne s’est jamais tue face à l’injustice.

Leïla Benhima Cherif

20 ans à la présidence de l’Heure Joyeuse, institution phare de la lutte contre les nouvelles formes de misère en facilitant l’accès à la scolarisation et au monde du travail. De nature extrêmement chaleureuse et dynamique, elle incarne bienveillance et sincérité. Son unique exigence dans toutes ses actions : l’engagement.

Sana Afouaiz

Du haut de ses 25 ans, Sana a déjà écrit un livre sur les femmes au Moyen-Orient, fondé Womenpreneur, un réseau de 10 000 femmes entrepreneures et co-fondé Womenquake, un mouvement mondial de réflexion autour des questions de genre. Elle est aussi conseillère aux Nations-Unies. Sana nous a charmées par son charisme travaillé au service d’une force de persuasion impressionnante, et par son ambition, nourrie par le questionnement constant des normes et idées préconçues qui l’entourent.  

Khadija Boujanoui

Directrice financière et du contrôle de gestion du groupe 2M, 2ème chaîne télévisée du Maroc, mais également Présidente du Comité de Parité et Diversité du Groupe, Khadija porte les deux casquettes avec une aisance déconcertante. Elle a su se forger un personnage qui impose le respect, tout en subtilité et autorité. Son fer de lance : la volonté et la persévérance à toutes épreuves, qui lui permettent d’affronter n’importe quel défi avec sérénité.


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