Jessica Allogo, d'ingénieure pétrolière à productrice de confitures

Alors qu’elle était cadre ingénieure sur les plateformes pétrolières de Total, Jessica Allogo s’est lancée dans la production de confitures. Depuis, elle est l’une des entrepreneures les plus en vue au Gabon en bousculant la vision que l’on a du Made in Gabon ! Un parcours fait de hasard, d’esprit aventureux, de débrouillardise et de passion que Jessica nous livre sans filtre.

Je suis née à Libreville d’un père gabonais et d’une mère canadienne francophone. J’ai grandi baignée dans une double culture mais avec une très forte appropriation locale. Bien que ma mère soit occidentale, elle a parfaitement épousé la culture africaine. La tradition africaine est donc très présente sur le plan familial.  

J’ai toujours été très ambitieuse. J’étais bonne élève et je bénéficiais donc d’un champ des possibles plutôt large. J’ai d’abord voulu être médecin mais étant très pragmatique, ces études me paraissaient trop longues. J’ai ensuite voulu devenir diététicienne puis chef culinaire mais mon père n’était pas vraiment d’accord. J’ai finalement décidé de devenir ingénieure : un métier très pragmatique, prestigieux et qui m’assurait un emploi. Ça me convenait, ça convenait à mes parents et c’est ainsi que j’ai intégré l’Ecole polytechnique de Montréal en génie chimique.

La seule femme sur une plateforme pétrolière

Comme souvent dans ma vie, le hasard fait bien les choses et j’ai décroché un stage grâce à la rencontre d’un employé de Total lors d’un vol Montréal-Libreville. Je suis rentrée au Gabon où j’ai débuté mon stage au service maintenance. Une opportunité d’emploi s’est ouverte et j’ai été embauchée à la division production et au service inspection. J’ai travaillé chez Total pendant neuf ans. J’ai d’abord été ingénieure offshore quelques années : je faisais de l’optimisation de production sur les plateformes offshores au large de Port-Gentil. Il s’agissait du premier poste d’ingénieur ouvert aux femmes sur site. C’était une expérience très positive ! Passé le petit aménagement logistique où j’ai bataillé pour obtenir une chambre seule sur la plateforme pétrolière, tout s’est parfaitement bien passé. Le chef de site était très content d’avoir une femme dans l’équipe. Je n’ai jamais cherché à revêtir des attributs masculins, je pense justement que les milieux masculins sont en attente d’avis féminins. La diversité est bénéfique ! J’étais davantage dans la conciliation, le compromis et le pacifisme : « Bon, les gars ! Vous n’allez pas vous bagarrez sur ce pont. C’est quoi la solution intelligente plutôt que de se crier dessus ? ». Avec une femme, on trouve d’autres pistes de solutions car on a d’autres façons de gérer les relations humaines. Et puis, avoir une femme à bord ça rend les hommes plus polis ! Enfin bon, tout s’est très bien passé pour moi dans ce milieu masculin.

Jongler avec la distance en étant maman

Quand je suis tombée enceinte, j’ai continué ma mission sur site. Ma grossesse s’est parfaitement déroulée et j’ai décidé de rester jusqu’à mon congé maternité. Quand mon fils est arrivé, j’ai réduis mon temps sur site en passant de quatre à deux semaines. Pendant ces rotations, mon fils restait avec mon compagnon ou ma mère. On s’habitue à tout ! Personnellement, je ne m’étais pas accoutumée à trop rester avec mon fils. J’ai fait deux mois de congé maternité que je n’ai pas prolongé. Je ne me suis pas installée dans une routine de maman et quand j’ai repris le travail ce n’était donc pas horrible. Et puis, je n’avais pas l’inquiétude de laisser mon fils entre de mauvaises mains.

Ma mission sur site a pris fin et on m’a proposé une mission d’expatriation de deux années en Birmanie. C’était une décision très difficile. Mon mari étant lui-même expatrié au Gabon, il ne pouvait pas me suivre en Birmanie. Ma mère n’était pas très favorable à cette expatriation non plus. Pourtant, j’ai décidé d’accepter. D’un point de vue carrière, c’était vraiment pertinent : ça me permettait d’avoir une nouvelle expérience et d’accéder à un nouveau poste à mon retour. Je suis donc partie seule, j’ai pris mes marques et je suis organisée pour que mon fils me rejoigne six mois plus tard. Pendant deux ans, j’ai mené à bien ma mission tout en gardant mon fils. Mon mari venait régulièrement nous voir.

Quand je suis rentrée au Gabon en 2015, c’est mon mari qui est parti s’exiler en Angola. Aujourd’hui, il est expatrié aux Etats-Unis mais on continue sur ce modèle et on s’en sort bien !

D’ingénieure à productrice de confitures

J’adore les mangues ! Quand j’étais en Birmanie, il y en avait beaucoup et elles étaient excellentes. Mon chauffeur, une personne qui me tient beaucoup à cœur, m’offrait des mangues tous les matins et quand j’ai quitté la Birmanie, il m’a fait cadeau d’une grosse caisse de 40 kg de mangues. J’ai payé des frais de port pour les ramener au Gabon mais malheureusement, elles étaient trop mures à mon arrivée. Ne voulant pas les perdre, j’ai décidé d’en faire une confiture en les mélangeant avec les fruits de passion du Gabon, la gousse de vanille de Maurice et un petit fond de rhum ramené de Cuba. Le concept de confiture qui a voyagé me plaît beaucoup. C’était la première fois que je cuisinais de la confiture et je me suis régalée ! Je crois que je n’ai jamais réussi à refaire une aussi bonne confiture. C’est comme ça que j’ai pris l’habitude de faire des confitures lorsque mes fruits étaient trop murs. J’ai commencé à offrir des confitures à mes amis et on m’a demandé si je les vendais. « Je suis cadre chez Total, pourquoi voudrais-tu que je vende des confitures ? ». L’idée me paraît bien saugrenue jusqu’à ce que je décide de vendre quelques pots sur un stand lors d’une expo. Les gens en parlaient, ils adoraient, on m’en redemandait. Je n’osais pas dire non et au fur et à mesure, je me suis retrouvée à produire des confitures la nuit.

Au début, je n’étais vraiment pas dans une approche mercantile. Je voulais simplement faire plaisir, sans perdre d’argent mais sans en gagner pour autant. Un jour, mon ami Mathieu m’a proposé son aide pour découper des pamplemousses. Et il est vraiment doué ! Il avait récemment perdu son emploi et j’ai décidé de lui proposer de lui verser un revenu pour m’épauler dans la production de mes pots. L’affaire fonctionnait plutôt bien et j’ai lancé l’idée à Mathieu d’en faire une entreprise. Aujourd’hui, Mathieu est mon chef d’atelier.

A l’époque, je travaillais encore chez Total mais mon emploi me paraissait de moins en moins excitant à côté de ma nouvelle activité. J’apprenais beaucoup : l’identité de marque, la communication, la prospection de nouveaux clients, la comptabilité, etc. Je rencontrais du monde et je trouvais cette nouvelle aventure bien plus engageante. On était les premiers à proposer des confitures de fruits locaux : la demande suivait, l’engouement autour de la marque grandissait. J’ai commencé à voir la vie différemment, à m’épanouir davantage et à réfléchir à la façon dont je pourrais organiser ma vie avec l’entrepreneuriat. Un plan de départ volontaire s’est déclaré chez Total. Je n’étais pas concernée mais je me suis dit que c’était le moment ou jamais. Bien sûr, tout mon entourage – exceptée ma mère – me déconseillait de quitter mon poste de cadre pour me lancer dans la confection de confitures. J’ai suivi mon instinct et j’ai officiellement quitté Total en décembre 2016, tout en continuant quelques missions de conseil jusqu’en juin 2017 le temps d’être remplacée.  

Tout apprendre de A à Z

On s’est toujours autofinancés. Ce n’est que depuis l’an dernier qu’on ne dépense plus d’argent. Au début, on a commencé avec des pots de mayonnaise, on faisait tout à la débrouillardise. On a toujours énormément communiqué sur les réseaux sociaux, on n’a jamais manqué une exposition, un marché ou tout autre occasion de présenter nos pots. On joue beaucoup sur la proximité avec les clients. J’ai aussi beaucoup faits de concours pour gagner en visibilité et parfois gagner de l’argent. Je me suis beaucoup formée grâce à des programmes d’entrepreneuriat comme celui de la Fondation Tony Elumelu, celui de la Fondation BGFI ou encore avec le programme de Women in Africa. Ça m’a permis de développer mon réseau et d’acquérir des outils et ressources pour développer mon entreprise.

Aujourd’hui, on a des producteurs partout à travers le Gabon. On essaie un maximum de travailler en direct avec les producteurs locaux. On transforme tout dans notre atelier à Libreville. On emploie 10 personnes. On produit 16 000 pots chaque année et c’est en hausse. Ils sont distribués dans des supermarchés, des boulangeries, des crêperies, des épiceries fines et des stations de service Total. On fait aussi quelques ventes directes à l’atelier.

On est présents au Gabon, au Cameroun, en Côte d’Ivoire et en France mais on reste très limités par les barrières logistiques en termes de coûts. Comme on a de petits volumes, on est contraints d’exporter par avion et c’est très coûteux. En termes de communication aussi, ce n’est pas toujours facile de toucher de nouveaux marchés. C’est par exemple plus simple de toucher Paris qu’Abidjan via Instagram. Et on a un positionnement de niche : épicerie fine sur un segment haut de gamme. Il peut être difficile pour les clients de comprendre que la production est plus onéreuse au Gabon, qu’elle ne l’est au Sénégal. On a tendance à oublier que l’Afrique n’est pas homogène !

Le plus gros challenge pour moi a été d’imposer la marque comme une marque de référence. Je voulais combattre l’idée que le Made in Africa n’est pas sexy. Je voulais vraiment que mon branding soit parfait. Il est possible de faire du luxe en Afrique !

Ce que je conseillerais aux jeunes entrepreneur(e)s, c’est de toujours être en quête d’apprentissage et d’innovation. Il faut aussi faire preuve de méthodologie. Mon expérience d’ingénierie m’a aidé à faire preuve de rigueur et de méthodologie dans tous les processus et toutes les démarches que l’on mettait en place. Et enfin, faites preuve de débrouillardise. N’attendez pas les banques pour vous financer, faites avec ce que vous avez, petit à petit.

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