Kampeta Pitchette Sayinzoga, exceller au jeu d’équilibre

Kampeta Pitchette Sayinzoga est un puits de conseils. Cette rwandaise a passé plus de 11 années au gouvernement du Rwanda, où elle a enchaîné les postes au Ministère de la Finance et du Planning Economique : directrice de la Politique Macroéconomique, Chef économiste, puis Secrétaire permanente et Secrétaire au Trésor, jusqu’à devenir Directrice de Cabinet du Premier Ministre. Mais ce qui nous étonne le plus reste son approche pragmatique : elle a théorisé l’organisation de sa vie pour atteindre un équilibre vie pro-vie perso qui force le respect, à base de conseils d’administration amicaux, allaitement entre deux réunions, etc. Désormais Directrice Générale de NIRDA, Agence Nationale de Recherche & Développement Industriel, elle œuvre pour faire de la R&D industrielle un fer de lance du pays. Elle nous raconte.

Une enfance cosmopolite

Je m’appelle Kampeta Pitchette Sayinzoga. Née en Suisse de parents réfugiés, j’ai fait mon primaire au Cameroun puis mon lycée en Belgique. J’ai passé le bac à 16 ans, et comme je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire, je me suis lancée dans une année sabbatique en Jamaïque. J’ai ensuite continué mes études en Afrique du Sud : le pays entretenait des relations étroites avec le gouvernement du Rwanda, et proposait 300 bourses aux étudiants rwandais. Ma licence en Relations Internationales et Etudes Economiques en poche, je suis rentrée au Rwanda et ai commencé ma carrière au sein de la Banque Mondiale.

Pendant 4 ans, j’ai développé la première opération de soutien au budget du pays. Puis, un peu par ennui, j’ai décidé de démissionner pour profiter de la bourse Chevening et faire un Master en Etudes Economiques et Analyse Politique à Nottingham, au Royaume-Uni. Entre-temps je me suis mariée ; puis je suis à nouveau rentrée au Rwanda.

11 ans au gouvernement

Là, j’ai été nommée Directrice de la Politique Macroéconomique au Ministère de la Finance. A seulement 27 ans, je rentrai donc au gouvernement. C’était moins bien payé mais mon travail avait plus d’impact. J’ai ensuite été choisie pour devenir Chef Economiste : je devais analyser les politiques économiques des différents ministères, que ce soit celui de la Finance ou de la Culture, et estimer leur contribution à la croissance du PIB. L’idée derrière était de coordonner les actions de chacun pour qu’elles s’insèrent au mieux dans la vision économique globale.

J’ai ensuite été promue au poste de Secrétaire Permanent et de Secrétaire au Trésor. J’étais la plus jeune rwandaise à avoir occupé ce poste à l’époque. Les débuts ont été plutôt difficiles. J’ai dû changer mon comportement, affirmer mon autorité que certains essayaient de contrer. Beaucoup ont tenté de me contourner dans le processus décisionnel, mais le Ministre me soutenait, et surtout je bénéficiais du mentorat de plusieurs de mes aînées, qui me conseillaient stratégiquement : ‘ici, tu ne peux pas réagir avec trop de véhémence, c’est un combat perdu d’avance’, ‘ici il faut y aller à fond’… J’ai appris à choisir mes batailles.

Ma promotion signifiait également que mes collègues devenaient maintenant mes employés. J’ai choisi une approche inclusive pour souder l’équipe : « mon succès est votre succès ». Plutôt que de s’attendre à ce que je sois laxiste parce qu’ils étaient mes amis, ils devaient tout faire pour m’aider à réussir au sein de l’institution : ce n’était pas à moi de leur rendre des comptes, mais à eux de me prouver qu’ils étaient capables de me soutenir.

Suite à ça, j’ai été promue en 2016 Directrice de Cabinet du Premier Ministre pour la dernière année de son mandat : le but était de finaliser tous les plans et leur implémentation avant la fin de l’année, et il leur fallait quelqu’un qui connaissait les plans gouvernementaux pour les mener à bien, et c’est ce que j’ai fait.

Le baptême du feu : NIRDA

Puis la deuxième partie de ma carrière a débuté : j’ai été nommée à la tête de NIRDA, l’Agence Nationale de Recherche et Développement Industriel. C’est une institution très jeune avec pour but de promouvoir la R&D dans le secteur industriel. Mon rôle était d’utiliser mes compétences économiques et mes connaissances du planning économique pour tenter de définir un agenda pour la R&D industrielle. Deux domaines complètement nouveaux au Rwanda se rejoignaient, il fallait être créatif.

J’arrivais dans une période difficile de l’institution : mon prédécesseur avait été arrêté pour abus financiers. NIRDA accumulait les défis : problèmes financiers, problèmes administratifs, une équipe sur le point d’imploser, pas de process, pas de vision. Si mes années au Ministère m’ont appris le leadership, NIRDA m’a appris la gestion de crise.

Plutôt que de découvrir un nouveau problème tous les mois, j’ai décidé d’aborder la chose de façon institutionnelle : j’ai réquisitionné un audit financier, établi une stratégie RH, puis procédé à une restructuration de fonds. Il a fallu licencier beaucoup de personnes, changer la culture d’entreprise… Mais en procédant de façon structurelle et systématique, j’ai évité de transformer ces problèmes en cancers.

On ne peut pas tout être à la fois

Être une femme et gérer cette carrière a toujours été une question d’équilibre. Christine Lagarde m’avait un jour donné ce conseil : alors que je lui demandais comment elle avait réussi à accomplir tant de choses en une seule vie, elle m’avait répondu : « ce n’était pas une seule vie, c’en étaient trois. Et pour chacune, je me suis concentrée sur une seule chose : j’étais une bonne avocate, mais une mauvaise épouse pour une d’entre elles, ça s’est inversé pour une autre… ». Au cours des différentes périodes de ma vie, il y avait toujours quelque chose que je négligeais. L’année où mon fils est né, j’étais Secrétaire Permanente : il a passé plus de temps avec mon mari et ma mère qu’avec moi, mais ce n’était pas grave – il fallait que je me concentre sur mon travail à cette période de ma vie. Il faut vraiment lutter contre cette idée qu’on peut être tout à la fois. Dans la vie, on peut seulement espérer avoir plusieurs rôles à différentes temporalités.

Pour gérer au mieux, je me suis entourée d’un très bon cercle de soutien. J’ai ce que j’appelle un ‘conseil d’administration’ fait d’amis qui ont chacun un rôle spécifique : l’un me conseille sur ma carrière, un autre sur les questions de santé, un troisième sur les questions maritales, etc. etc. Lorsque je me sens un peu désaxée, je convoque mon conseil pour avoir une opinion honnête sur mes performances et les stratégies à mettre en place.

Pour mener de front vie professionnelle et obligations familiales, je me suis rapidement entendue avec mes supérieurs, mes collègues, mon époux, sur mes conditions. Je ne participerais jamais à des cocktails ni à des dîners de travail, puisque c’était le seul moment où je pouvais passer du temps avec mes enfants. J’exigeais une pause de 20 minutes pour les réunions qui dépassaient 3 heures pour pouvoir tirer mon lait et allaiter mes enfants. J’emmenais mes enfants pour les déplacements professionnels. Tout ça impliquait une logistique exigeante, mais mon entourage s’y est rapidement habitué et ça m’a permis de rapidement trouver un équilibre privé-pro.  

Les prochaines étapes ? J’aimerais retourner à l’école, faire un PhD. Inverser la balance pour me concentrer sur ma famille et être plus présente pour mes enfants. Explorer de nouveaux domaines et intérêts, pourquoi pas la santé. Innover !

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