Khadooj Boutaarit, la femme qui vaut 100 hommes

Une enfance digne d’un petit garçon

Khadooj Boutaarit est née au Maroc, dans le petit village rural de Taoufasselt, dans la région de Fès-Meknès. Fille unique, ses parents l’éduquent à la manière d’un garçon et c’est donc naturellement que Khadooj va à l’école jusqu’en classe de troisième, en 1979.

Depuis son plus jeune âge, Khadooj se passionne pour l’agriculture et s’implique très tôt dans l’élevage de son père. Lorsque son père perd la vue, c’est donc elle qui reprend les rênes de l’exploitation agricole et endosse le rôle de chef de l’élevage. Khadooj a toujours rêvé de travailler et d’être indépendante financièrement mais sa liberté passant avant tout, elle décide de ne jamais travailler sous les ordres de quelqu’un.

Son caractère bien trempé et ses manières parfois masculines lui valent le titre de « Si Khadooj » (Monsieur Khadooj). Khadooj n’a peur de rien et surtout pas des hommes : elle n’hésite pas à sortir la nuit pour irriguer ses champs ou ramasser du bois. Les hommes sont ses amis, c’est avec eux qu’elle se plaît à traîner et discuter.

De chef de troupeau à directrice d’une coopérative

Très attachée à ses traditions berbères, Khadooj est douée d’une multitude de savoir-faire ancestraux : le tissage de tapis, la couture au petit point, le tricot mais surtout aussi la culture de la cerise et la culture de légumes (biologiques précise-t-elle).

Lorsque l’Etat se met en quête d’une femme pour la mise en place d’une coopérative dans la région, le choix de Khadooj apparaît comme évident. Connue pour son expertise dans le milieu agricole, pour sa poigne et son fort caractère, elle est la personne parfaite pour diriger une coopérative.  

Alors qu’elle n’avait jamais entendu parler de coopératives auparavant, Khadooj se retrouve à la tête de la coopérative de cerises. Dans cette région plutôt fraîche du Maroc, les cerises qui y poussent sont des cerises Napoléon, généralement utilisées en confiture. Jusque-là, elles n’étaient pas récoltées ou étaient même jetées.  

Pleine d’ambitions, Khadooj voit très rapidement le potentiel de développement de la coopérative. Elle fait alors appel à l’aide d’une association canadienne qui va l’aider à diversifier son exploitation : en plus des cerises, la coopérative produit désormais du vinaigre, du sirop ainsi que des herbes médicinales et aromatiques.

Khadooj ne s’arrête pas là : en plus de la gestion de la coopérative et des 9 femmes qui la composent, Khadooj a construit une tente tapissée de merveilles berbères dans laquelle elle reçoit la population locale avec du thé et des friandises pour partager la culture amazigh (berbère), dont elle est si fière.

Une coopérative 100% féminine

Khadooj est solidaire et il lui tient à cœur de rendre leur indépendance aux femmes. C’est pour cette raison que sa coopérative n’emploie que des femmes : elle souhaite encourager celles-ci à sortir de leur coquille et se libérer de la soumission de leur mari. En travaillant à la coopérative, les femmes reçoivent des parts des ventes réalisées par la coopérative. Elles peuvent aussi bénéficier de formations offertes par le bureau de développement et d’aides de l’ODEPO. Travailler dans la coopérative confère à ces femmes un rôle nouveau : elles prennent une place plus importante au sein de la famille et elles sont même capables de subvenir aux besoins de leurs enfants.

Il y a 9 femmes à la coopérative mais elles pourraient être plus nombreuses. Le manque de place mais surtout le manque de femmes souhaitant travailler à la coopérative ne permettent pas d’agrandir les effectifs. Les femmes n’ont pas toujours l’autorisation de leur mari : ceux-ci ne voulant pas que leur femme reste trop longtemps en dehors de la maison.

Quelles perspectives d’avenir pour la coopérative ?

Khadooj rêve d’obtenir un certificat de l’Etat pour sa coopérative afin d’être capable d’acquérir un local, de développer sa production et de vendre en grandes surfaces en plus des ventes qu’elle fait actuellement sur les salons. Le principal obstacle au développement de la coopérative reste l’accès aux terres. Il arrive que l’Etat soit capable d’offrir des terrains mais la procédure est très longue et notamment dans le cas où les terres sont des terres soulaliyates (qui excluent l’héritage des terres pour les femmes).

Khadooj espère qu’une jeune femme sera capable de reprendre le flambeau de sa coopérative d’ici quelques années.

Prendre sa place en tant que femme

Un homme venu prendre le thé dans la tente de Khadooj nous dit d’elle qu’« elle vaut plus de 100 hommes, qu’elle s’est faite connaître dans la région car elle est bien élevée et ambitieuse ». Khadooj n’a jamais été critiquée pour sa liberté car « elle et ses mœurs sont droites ».

Khadooj n’a pas d’enfant. Elle n’a jamais été mariée et c’est par choix. Amoureuse de sa liberté, elle tient plus que tout à son indépendance. Selon elle, le mariage implique inévitablement la perte de son indépendance : « Pourquoi s’y aventurer ? Pourquoi tenter le sort ? ».

Lorsqu’on lui demande comment a-t-elle réussi à forger sa légitimité en tant que directrice de coopérative, elle nous répond que cela n’a jamais été une difficulté pour elle. La fibre commerciale dans la peau, elle a le contact facile et elle n’hésite pas à frapper aux portes pour faire ses ventes. Très à l’aise devant la caméra, Khadooj sait s’imposer.

Lorsqu’elle était petite, voyager à Azrou (à 13 kilomètres de son village) était une véritable expédition et surtout pour une femme. Désormais, elle se rend régulièrement sur des salons d’agriculture : à Ifrane, à Casablanca, à Agadir et même jusqu’en Suisse en 2011.

Les femmes dans l’agriculture et dans l’éducation

« La situation des femmes dans l’agriculture s’est améliorée », nous dit-elle. « Désormais, elles peuvent travailler à la cueillette ou dans la culture des oignons, choses qu’elle ne pouvait pas faire auparavant ».

Khadooj est la seule femme dans le village à travailler à temps plein dans l’agriculture. Les femmes travaillent généralement de façon journalière à la cueillette, elles sont rarement salariées à temps plein. La plupart des femmes font la cueillette de pommes où elles sont réputées plus efficaces que les hommes. Et pourtant, il est culturellement accepté que les femmes soient moins payées que les hommes.

La scolarisation des femmes s’est elle aussi améliorée : « Dans les années 70, seulement 3 filles du village allaient à l’école. Désormais toutes y vont pour apprendre à écrire ». Mais bien souvent, ces jeunes filles abandonnent l’école à cause de la trop grande misère de la famille.

C’est ça le Maroc : « Deux pas en arrière, un saut en avant »

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