Melanie Verwoerd, ou comment défier l'apartheid quand on est une Verwoerd

Verwoerd. Ce nom évoque les horreurs du passé de l’Afrique du Sud, en référence au Premier Ministre Hendrik Verwoerd considéré comme l’architecte de l’apartheid. Et pourtant, Melanie Verwoerd lui donne une autre connotation. Enrôlée très tôt dans l’ANC, le parti de Nelson Mandela, elle devient à 27 ans la plus jeune femme à être élue au Parlement. Elle a participé à la reconstruction du pays pendant 8 ans, notamment avec la rédaction de la nouvelle Constitution, pour ensuite passer en diplomatie, en tant qu’Ambassadrice d’Afrique du Sud en Irlande, et enfin devenir Directrice d’UNICEF Irlande. Désormais analyste politique de renomée, elle écrit des livres et partage son parcours exceptionnel avec nous.  

Une Afrikaans à l’ANC

Je suis née en Afrique du Sud, en plein apartheid, et j’ai grandi à Stellenbosch, une ville universitaire très afrikaans. J’ai commencé par étudier la théologie à l’Université de Stellenbosch, puis je me suis dirigée vers la philosophie pour mon Master, et j’ai fait ma thèse sur la théologie féministe.

Très jeune, j’ai épousé Wilhelm Verwoerd. C’est le petit-fils de l’architecte de l’apartheid, le Premier Ministre Hendrik Verwoerd. A l’époque, j’avais fondé un organisme qui cherchait à formaliser et améliorer les conditions de vie des travailleurs domestiques en Afrique du Sud, qui étaient quasiment invisibles aux yeux de l’Etat. Le concept était très impopulaire à Stellenbosch, comme on peut se l’imaginer.

Avec Wilhelm, nous avons eu l’occasion de rencontrer Nelson Mandela. C’était un moment extraordinaire : Wilhem souhaitait s’excuser pour le rôle qu’avait joué sa famille dans son incarcération, mais Mandela refusait de l’entendre. Il nous a plutôt dit cette phrase qui a fondé notre futur : « Votre nom de famille pourra être un fardeau difficile à porter, sauf si vous l’utilisez à bon escient et que vous en faites quelque chose ».

Peu de temps après, j’ai rejoint l’ANC, mon mari a suivi un an plus tard. Les parents de Wilhem ont évidemment très mal réagi : le père de Wilhem a déshérité son fils, le considérant comme un traître à l’héritage familial. J’ai perdu tout ami : désormais quand je me promenais en ville, on m’insultait et me crachait dessus. Et surtout nous avions beaucoup de menaces de mort. C’était difficile, mais ce n’était rien en comparaison de ce que les autres membres de l’ANC devaient endurer, nos peaux blanches nous protégeaient encore, dans un sens, des arrestations et de la torture par exemple.

Parlementaire à 27 ans

Au fur et à mesure, je me suis investie de plus en plus dans les actions de l’ANC. Je participais désormais à des meetings de campagne de Mandela, je faisais partie de l’exécutif provincial de l’ANC au Cap. Puis Mandela a demandé à ce que je fasse partie de sa liste parlementaire, et c’est ainsi que je suis devenue la plus jeune femme à rentrer au Parlement. C’était extraordinaire. Jusque-là, il n’y avait eu tout au plus que 5 femmes au Parlement. Et là, grâce aux quotas instaurés par le parti, nous étions plus d’une centaine (sur 400) : enfin nous avions atteint une masse critique qui permettait de faire bouger les choses sur certains sujets.

Nous avons formé un Caucus de femmes, avec un système emprunté aux australiens où nous analysions les budgets alloués par chaque Ministère pour voir dans quelle mesure ils avaient un impact sur les conditions de vie des femmes dans le pays. Je faisais également partie de différents comités, dont ceux sur la gouvernance locale et sur les affaires constitutionnelles. En effet, en entrant au gouvernement en 1994, il nous incombait de modifier absolument toutes les lois, car les lois de l’apartheid étaient désormais constitutionnellement invalides. En somme, nous avons dû réécrire la Constitution.

J’ai alors décidé de briguer un second mandat : j’étais bien consciente que mon premier mandat avait été largement obtenu grâce au nom ‘Verwoerd’. Ça faisait partie de la campagne électorale de l’ANC, qui affichait sur des posters : « Verwoerd et Ghandi dans le même parti, on ne voit ça qu’à l’ANC ».  Pour le deuxième mandat, je serais jugée sur mes performances. J’ai dû travailler deux fois plus pour être à la hauteur, je devais avancer à contre-courant. J’en étais épuisée, au point que mon mariage et ma vie de famille en ont pâti, comme pour une grande majorité des femmes présentes au Parlement (dans la première année de mandat, plus de 50 femmes sur la centaine ont divorcé).

La vie en Irlande : une ambassadrice devenue directrie d’UNICEF Irlande

Mes huit ans au Parlement complétés, j’ai demandé à devenir ambassadrice et ai postulé pour la vacance en Irlande. En tant qu’Ambassadrice, je ne m’imaginais pas faire des réceptions et jouer au golf, l’important pour moi était d’apporter une contribution claire et précise. Avec mon équipe, nous nous sommes concentrés sur le tourisme et le commerce entre l’Irlande et l’Afrique du Sud, et je peux dire que nous avons réussi à améliorer les statistiques de 600%.

Après mon mandat de diplomate, j’ai divorcé et j’ai décidé de rester en Irlande. Après quelques mois j’ai été nommée Directrice d’UNICEF Irlande : de tous mes rôles, ça a été mon préféré. Nous avons beaucoup travaillé sur les problématiques de mutilations génitales féminines, de SIDA, en levant des fonds et en faisant de la sensibilisation, notamment en faisant participer des célébrités telles que Roger Moore. Nous avons massivement augmenté les fonds alloués, et largement amélioré la notoriété de l’organisme auprès des Irlandais.

Malheureusement, en 2009, j’ai été licenciée. En effet, après mon divorce, j’avais rencontré l’amour de ma vie Gerry Ryan, une star de la radio irlandaise très médiatisée. Il est malheureusement décédé d’une crise cardiaque, et sa mort a fait la une des médias pendant des mois. Un an plus tard, le board d’UNICEF a estimé que l’attention médiatique portait trop de préjudice à l’organisation, et a pris la décision de me licencier. Ça a été extrêmement difficile de me remettre sur pied. J’ai alors décidé de rentrer à Cape Town, pour y devenir analyste politique et écrivaine. En un sens j’ai dû tout recommencer à zéro, à plus de 40 ans. J’ai dû reconstruire mon réseau, trouver de nouvelles opportunités… Mais depuis deux ans maintenant, je travaille à mon compte et c’est extrêmement gratifiant. Je me suis aussi lancée dans l’écriture, avec la publication de plusieurs livres :
The Verwoerd who Toyi-Toyed – c’est la biographie de Melanie, qui raconte ses débuts à l’ANC, son expérience au Parlement, et ses années en Irlande en tant qu’ambassadrice puis Directrice d’UNICEF Irlande
Our Madiba – c’est un recueil d’histoires sur les rencontres de Sud-africains ordinaires avec Nelson Mandela
21 at 21, the Coming of Age of a Nation – c’est également un recueil d’histoires de vie d’une vingtaine de jeunes de 21 ans (le même âge que la démocratie en Afrique du Sud) et sur leur vision de leur pays, de ses avancées et de ses défis.

Quelques conseils…

Si je devais donner un conseil à la nouvelle génération de femmes, ce serait certainement de vous débarrasser de votre culpabilité. Un point commun aux femmes qui travaillent et ont une vie de famille, c’est la sensation de culpabilité, de ne pas faire assez dans toutes les sphères de sa vie. Personnellement, l’idée que mes enfants pâtissent de mon travail me rendait malade, alors qu’il n’y en avait pas lieu. Ma fille de 12 ans m’avait un jour dit, en me comparant aux mères au foyer de ses camarades : « Je suis si contente que tu ne sois pas l’une d’entre elles. J’adore dire aux autres enfants que ma mère travaille. » Nous essayons d’être parfaites, d’être aussi présentes que des mères au foyer, aussi fortes que des hommes au travail, et nous nous piégeons avec ces rôles doubles que nous essayons de jouer à la perfection. Nous sommes aussi fortes que les hommes, mais nous ne sommes pas suffisamment fortes pour assumer deux rôles qui sont d’habitude de l’apanage d’une seule personne à la fois. La clé est d’avoir le bon système de soutien et d’être bienveillantes envers nous-mêmes.

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