Mélissa Kacoutié, architecte de son destin

Mélissa Kacoutié est l’une des architectes ivoiriennes les plus en vue du moment. Diplômée de l’école spéciale d’architecture de Paris, Mélissa a façonné son expérience dans de prestigieux cabinets à l’instar de Archi Concept ou Koffi Diabaté avant de lancer sa propre agence, Jeannette Studio Architecture. Sa patte architecturale lui colle à la peau : « un style brut et minimaliste, une répétition d’éléments simples pour mimer la complexité, le tout doté d’une touche de féminité ».

Trouver sa voie

J’ai été éduquée essentiellement par des femmes, par ma mère et ma grand-mère qui étaient toutes les deux célibataires. Elles n’ont eu de cesse de me répéter « Ton premier mari c’est ton diplôme ». Je n’avais donc pas d’autre moyen de réussir que par les études.

J’ai toujours été portée par les arts, sans trop savoir pourquoi. Je voulais d’abord devenir peintre mais ma mère n’était pas très d’accord. Ma tante était architecte, je ne savais même pas de quoi il s’agissait. Lorsqu’elle m’a dit qu’il s’agissait de dessiner des maisons, j’ai voulu devenir architecte. Nous avons alors convenu d’un premier stage dans son cabinet pour que je puisse m’immerger dans sa vie d’architecte. J’ai quitté le stage au bout de trois jours, j’ai trouvé ça horrible. Pour moi, le dessin se fait à la main mais ici , tout se faisait à l’ordinateur. Le métier d’architecte ne correspondait pas à ce que je m’imaginais. En plus, j’étais littéraire et on me répétait qu’il fallait être scientifique pour devenir architecte.

Mon oncle est Issa Diabaté, l’un des architectes les plus reconnus en Côte d’Ivoire. Je ne l’avais jamais rencontrée avant que ma mère m’encourage à organiser une entrevue avec lui. Je me suis donc rendue dans ses bureaux où j’ai adoré l’ambiance dès mon entrée : les espaces étaient grands et beaux et les gens s’habillaient comme ils le souhaitaient. L’une de mes premières questions a été de savoir si je devais être bonne en mathématiques pour devenir architecte. Sa réponse m’a séduite : « En architecture, on t’apprend à penser ». C’est tout ce que j’ai retenue et mon désir de devenir architecte est aussitôt réapparu.

Pour mes études, je voulais absolument quitter Abidjan. J’ai fait mes recherches et j’ai découvert l’Ecole Spéciale d’Architecture de Paris, la seule école privée d’architecture en France qui me facilitait l’obtention d’un visa. Pour intégrer cette école, j’ai dû passer un concours. Le prospectus indiquait « Venez comme vous êtes », j’y effectivement allée totalement naïvement. J’ai passé une épreuve de dessin, de culture générale et un entretien oral. En culture générale, je n’ai pas très bien réussi. Heureusement, j’ai eu l’une des meilleures notes en dessin et mon entrevue s’est très bien déroulée. J’ai été reçue.

J’ai ainsi vécu près de 6 ans à Paris, avec des hauts et des bas. Il fallait beaucoup travailler mais je vivais mon rêve, j’étais réellement passionnée. J’ai aussi pu en profiter pour voyager un petit peu en Europe, m’inspirer de différentes architectures. J’aurais d’ailleurs adoré travailler dans un pays scandinave où je me reconnais dans l’architecture très pure, minimaliste et juste. Je suis finalement rentrée à Abidjan en 2012 où l’on me proposait un poste dans un cabinet d’architecte.

Réussir à se canaliser

J’ai travaillé dans trois cabinets d’architecture et dans une entreprise de construction. Je ne tenais jamais en place et je papillonnais beaucoup. J’avais besoin de mon indépendance, je voulais avoir ma propre agence. Avant que je ne démissionne, j’ai eu la chance d’avoir des amis qui avaient un projet et m’ont demandé de devenir leur architecte. J’ai donc pu lancer mon agence en ayant déjà une mission. Pendant plusieurs mois, j’ai travaillé depuis chez moi. J’ai embauché mon cousin pour m’assister, notamment sur la compatibilité. Une autre amie nous a ensuite rejoint et nous travaillions tous les trois dans mon petit appartement. C’était vraiment précaire ! Dès qu’on a eu suffisamment d’argent, j’ai réaménagé mon appartement pour officiellement ouvrir l’agence Jeannette Studio. L’agence a vraiment pris place dans mon appartement. Aujourd’hui, j’ai de nouveaux locaux.

Mon inspiration vient de ce que mes clients ont en tête. Je mets en image leur envie. Notre premier projet de villa fut certainement l’un des plus challengeant de ma carrière. Les clients étaient extrêmement exigeants mais on a tout appris, notamment à travailler sous pression. C’était une bonne école.

L’architecture ivoirienne

Je pense que l’architecture ivoirienne s’est construire grâce à des précurseurs comme Kofi Diabaté. En Côte d’Ivoire, on travaille avec les éléments naturels. Kofi Diabaté est connu pour ses ingénieux systèmes d’aération qu’il oriente par rapport aux vents et pour ses grandes toitures qui protègent du soleil. On reconnaît facilement un bâtiment Kofi Diabaté. Nombreux sont les jeunes architectes ivoiriens qui se sont inspirés du savoir-faire de cette technique thermique.

À Abidjan, j’aime particulièrement l’ambassade de Suisse. C’est une architecture très brute mais très juste. J’aime aussi beaucoup la douceur de l’église d’Assinie. J’aime les extérieurs très graphiques et les intérieurs sensibles qui jouent avec la lumière et les ombres. Les maisons des années 70 dans le quartier de Cocody sont faites simplement mais sont très fonctionnelles avec des espaces bien répartis.

Pour ma part, j’ai une patte très minimaliste, une architecture plutôt brute avec une touche de féminité. J’aime donner l’illusion de la complexité apparente tout en utilisant des choses très simples. L’image d’un claustra définit bien mon style : la répétition d’un élément très simple rendant l’ensemble complexe. J’ai récemment dessiné le Baazar qui représente bien mon style.

Eglise d’Assinie @ François-Xavier Gbré
Ambassade de Suisse d’Abidjan © DFAE

Baazar @Bain de Foule

« Femme architecte »

En Côte d’Ivoire, l’architecture est un monde très masculin. En tant femme, tu dois d’abord prouver que tu es intelligente avant que l’on te confie un projet. Il y a une confiance naturelle que l’on a dans un homme, pas chez une femme. J’ai longtemps combattu le terme de « femme architecte » car pour moi, être architecte c’est asexué. Mais avec le temps, j’ai compris que je pouvais aussi utiliser mes atouts de femme dans l’architecture. J’accepte le côté féminin des choses. Le fait que je sois femme n’enlève rien au fait que je sois architecte.

D’ailleurs, mon cabinet est composé à 100% de femmes. On veut prouver qu’une équipe de femmes peut faire aussi bien que des hommes, voire mieux. On souhaite que notre philosophie dépasse les frontières de la Côte d’Ivoire, et que l’on propulse notre vision de l’architecture à l’international.

D’ailleurs, parmi les leçons que je tire de mon parcours, c’est qu’il faut faire preuve de patience, d’humilité mais aussi de douceur. À mes débuts, j’étais souvent agressive car j’avais besoin de me prouver. Mais finalement, ce qui nous fait gagner en légitimité c’est la tempérance. Il faut commencer par apprendre à se comprendre soi-même.

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