Mona Chasserio, reprendre possession de son corps et son esprit

Première française de notre panorama africain. Pourtant, Mona Chasserio respire le Sénégal. Depuis 10 ans, Mona a élu domicile à la Maison Rose où elle accueille des milliers de femmes violées, abusées, abandonnées. Une lutte qui a pris ses racines il y a 30 ans quand Mona, cadre et mère de famille, décide de partir vivre à la rue aux côtés de celles qui n’existent plus. Sa philosophie : aider les femmes à leur faire reprendre possession de leur corps et de leur esprit, leur rendre leur existence.

Née à la Baule, j’ai grandi au sein d’une famille bretonne très matriarcale. Mon père est le seul homme d’une famille de six filles. Ma famille est très catholique, rassemblée autour de très grandes valeurs. Je suis scout tout au long de mon adolescence. C’est un point que j’aime rappeler car le scoutisme m’a inculqué trois choses très importantes : apprendre à observer la nature, apprendre à connaître l’autre et apprendre à dominer mes peurs. J’étais un vrai « garçon manqué » : je montais aux arbres, je chassais les serpents et je jouais avec les insectes.

J’ai une vingtaine d’années quand j’arrive à Paris pour mes études. C’est une ouverture d’esprit incroyable, je gagne en tolérance. J’ai la chance de rencontrer des personnes brillantes. J’ai un esprit très rationnel, j’ai toujours besoin de comprendre le pourquoi du comment. Nous sommes en mai 68, « Faites l’amour, pas la guerre », c’est ce que je fais et je me retrouve enceinte assez tôt. L’homme n’en voulait pas mais je décide de mener à bien grossesse et je garde ma fille. J’assume toujours mes décisions, je ne suis pas du genre à pleurer sur mon sort.

L’ouverture spirituelle

Deux années plus tard, je rencontre un homme effondré et lourd d’un passé compliqué : son père très violent avec sa mère a fini par se pendre. Je ressens le devoir de l’aider et je décide de l’épouser. Ce fut pour moi vingt années de mariage et de souffrances très difficile. Je ne m’étais pas mariée dans mon propre intérêt. Je travaille dans l’industrie pharmaceutique dans la confection d’antibiotiques. J’ai 40 ans et quelques et je cherche un sens à ma vie. Je ressens de nouvelles formes de sensibilité s’emparer de mon esprit. Un jour, alors que je suis à Strasbourg pour une mission, je visite la cathédrale. À ma sortie de la cathédrale, je croise un maître soufi. C’est ma première révélation mystique de l’islam. Je décide de me rendre dans une petite maison en Provence pour me retrouver. C’est là-bas que la connaissance tombe, j’ai une ouverture spirituelle. Je comprends les choses différemment, j’y vois ma vie à l’envers.

C’est en rencontrant l’Abbé Pierre que je prends conscience du drame des sans-abris, de ces femmes dont personne ne s’occupe. La femme est tellement importante pour moi, c’est elle qui conditionne la naissance, là où tout commence.

De l’inexistence à l’existence

Du jour au lendemain, à 42 ans, je décide de tout quitter, renoncer à ma vie de famille et à mon poste à responsabilité pour partir vivre à la rue aux côtés des femmes sans-abri pendant deux ans. Je veux expérimenter l’inexistence. Je passe quelques mois dans la rue au contact des femmes. Ces femmes sont passées par toutes les souffrances : drogue, alcool, prison, prostitution, pays en guerre, tranchée, brûlée, violée, enfermée en maison close, et j’en passe. Je suis usée jusqu’à la moelle devant toute cette douleur.

Je fais l’acquisition d’une petite maison dans le 13ème arrondissement où je créé « Cœur de Femmes » pour recueillir un maximum de femmes. C’est dans cette maison que naît la philosophie que je continue de faire vivre aujourd’hui : de la rue à l’envol, de l’inexistence à l’existence, il est nécessaire de procéder par petites étapes comme pour l’escalier à 5 marches de Théodore Monod. Pour faire renaître les femmes, on se replonge dans l’histoire des femmes et on cherche à défaire chacun des nœuds qui façonnent leur souffrance. Je suis convaincue que chacun d’entre nous détient un trésor. Nous avons tous une œuvre à accomplir. C’est pourquoi il est très important d’apprendre à se connaître.

C’est d’ailleurs l’objet de mon livre publié en 2005 qui a pour but de changer notre regard sur la pauvreté matérielle en se focalisant sur la richesse intérieure. Il faut changer les alchimies entre les personnes, s’humaniser. On se détache de la relation de savoir et on apprend la conscience. Il ne faut pas oublier que nous sommes tous uniques. Nous devons constamment s’observer, se comprendre et exclure tout jugement. Transformer le négatif en positif et réparer ce qui est cassé.

Quelques années plus tard, j’achète une péniche à Neuilly pour un franc symbolique avec 15 couchages supplémentaires. J’y ai travaillé avec l’Abbé Pierre, Sœur Emmanuelle, Mère Marie-Thérèse, Théodore Monod, Simone Veil, France Gall ou encore le Cheikh Bentounes. Pour cet engagement, j’ai reçu le Prix de la Solidarité, le Prix de l’Humanisme et le titre d’Officier de la Légion d’Honneur en 2008.

Le Sénégal, une nouvelle maison

C’est à Paris que mon chemin croise celui de Danielle Hueges, alors chargée de mission pour le compte du ministre sur le thème de la pauvreté. Il était évident que nos destins se croiseraient et depuis, nous ne nous sommes jamais quittées. C’est ensemble que nous avons mis en place la Maison Rose et L’Espace Amis des Enfants Yaakaaru Guneyi au Sénégal en fondant l’association « Unies Vers’Elles ».

Depuis 10 ans, nous avons accueillie des milliers de femmes à la Maison Rose. Notre but est de leur faire reprendre pleine possession de leurs corps et de leur tête. Nous avons appris à s’adapter à l’unicité de chacune des femmes : on n’accompagne pas une peule de la même façon qu’une sérère, une yola ou encore une wolof. Il faut s’adapter aux différentes traditions. Même chose en France : une chinoise dans un réseau de prostitution n’a pas la même histoire qu’une fille qui rentre de la guerre de Bosnie ou qu’une autre violée par les mercenaires pendant le génocide rwandais. Il faut savoir prendre en compte le passé de ces femmes. Il faut comprendre ces subtilités, on ne peut pas improviser. Ce n’est pas la quantité de femmes recueillies qui importe mais la qualité avec laquelle on les accompagne. Lorsqu’elles quittent la maison, ce sont ces femmes qui transmettront à leur tour. C’est d’ailleurs de la Maison Rose que sont sorties la première semencière bio, la première tisseuse de Louboutin, la première boulangère ou encore la première athlète de cirque.

Aujourd’hui, l’association Unies Vers’Elles emploie 30 personnes à temps plein et reçoit des intervenants pour animer la vie culturelle, artistique et sportive. On délivre 250 repas par jour entre les deux maisons. Nous sommes en partenariat étroit avec la stratégie nationale de protection de l’enfance et des violences faites aux femmes. On maintient des liens avec les services départementaux, les organisations de la société civile et la communauté locale. On a notamment développé une banque de données en partenariat avec l’UNICEF qui permet d’enregistrer et traiter une violence dès lors qu’elle est identifiée.

Je ne prends pas la douleur des autres, je me perçois davantage comme une accoucheuse : je perçois la douleur et la transforme. Je ne prends pas la douleur en moi. J’ai cette faculté de tout enlever et me recharger. Je pense que c’est un don dont j’ai été dotée.

Mon conseil est simple : connaissez-vous. Il faut parfois passer par la souffrance pour apprendre à se connaître. C’est lorsqu’on doit faire face à quelque chose que l’on est véritablement vivant. Osez sortir de votre zone de confort. Soyez vivant. Essayez de vous comprendre et de comprendre les autres, le monde. Quand un monde va bien, on ne réfléchit pas forcément.

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