Mouna Mnouar, ou la confidente de l’ombre

Rencontre avec Mouna Mnouar dans la banlieue de Fès, dans les locaux de son Association Sais de Développement et Solidarité (ASDS).

L’association

Depuis ses débuts en Septembre 2012, l’association a pour but principal l’autonomisation de la femme de 12 à 25 ans. Et pour cela elle se base sur 3 piliers.

D’abord l’accueil : l’ASDS fait tout un travail d’écoute, notamment avec la mise à disposition de cellules d’écoute professionnelles avec un coach, un psychologue et un psychiatre. Ces cellules auront comptabilisé au total 45 000 heures d’écoute. L’idée est donc d’écouter puis orienter les femmes venant au centre vers la 2ème étape, qui est la formation et le renforcement des capacités, qui vont, eux, les préparer à l’entrée sur le marché de l’emploi, facilitée par des conventions avec des entreprises partenaires. Celles-ci vont s’engager à intégrer un certain nombre de femmes venant du centre en les embauchant au SMIC et avec une sécurité sociale. L’intégration va aussi passer par la création d’entreprises, et par la pépinière de coopératives du centre qui va en créer 3 ou 4 par an. Ce sont au total plus de 500 femmes qui sont accompagnées chaque année grâce à ce système.

Le centre est construit sur une logique holistique : si l’on trouve des formations professionnalisantes très diverses (borderie ancienne, gâteau prestige, esthétique), on trouve aussi des garderies qui « libèrent les femmes de l’enfant » ; des ateliers de sensibilisation à l’éducation des enfants ; des ateliers de confiance en soi.

Les armes du centre – accompagnement, écoute et intégration – travaillent tous à autonomiser la femme pour la sortir de sa passivité, la rendre active.

La philosophie derrière ressemble à peu près à cela : tout le travail fait autour de la femme et de son indépendance est finalement dirigée vers l’enfant – rendre une maman heureuse permet de donner à un garçon une enfance équilibrée, qui a son tour permettra de construire des adultes sensés.

Comment marche l’association ? Une équipe de 15 salariés accompagnées de bénévoles permet de gérer le centre, qui est financé par des aides du ministère de la Famille, de la Solidarité, de l’Egalité et de Développement Social.

Les femmes du centre

Il y a une très grande pluralité dans les profils des femmes accompagnées par le centre. On peut parler en premier des jeunes filles qui sont constamment culpabilisées par leurs parents et leurs frères pour une attitude de « pute » dès lors qu’elles vont se maquiller ou danser. D’autres sont culpabilisées par leurs maris. Beaucoup ont abandonné l’école. D’autres encore ont à peine 17 ans et sont déjà mamans et divorcées. Certaines ont été victimes d’inceste, de viol (les deux cas les plus fréquents étant quand les parents sont des ex-militaires, ou alors dans les familles conservatrices où le port du niqqab est obligatoire). Mouna nous parle de 15 cas d’inceste actuellement aidés par le centre.

Et cependant, au sortir du centre, toutes ces femmes ont une chose en commun : elles ont les yeux qui brillent, de l’espoir plein la tête, et un endroit où respirer. En bref elles deviennent fortes et ont enfin les armes nécessaires pour se défendre.  

Et Mouna ?

Une autre particularité de Mouna réside dans ses racines soulaliyates. C’est en effet la première femme à recevoir en héritage la terre qui lui est due, et ce n’a pas été une mince affaire. En 1919 en effet, durant le protectorat, les filles de la communauté soulaliyate n’avaient pas le droit d’hériter de la terre qui lui revenait, sous prétexte de diluer la fortune. Ça a été le cas jusqu’en 2011 où un circulaire du Premier Ministre préconise pour la première fois que la femme hérite de sa terre. Dans la réalité, le changement est plus difficile : entre 2011 et 2014 beaucoup de conflits vont éclater. C’est un 2013, durant un dialogue national à Ifrane, que Mouna prend la décision de faire une demande officielle au Ministre lui indiquant qu’elle n’a pas hérité de ses terres malgré les nouvelles dispositions. La réponse du Ministre ne s’est pas fait attendre : il ne savait même pas que la loi n’était pas appliquée, sachant que les communes mentaient sur les chiffres pour se montrer bons élèves. Mouna sera donc la première femme à recevoir sa terre en héritage.  

Diplômée d’un Master de Biologie en 1994 (une rareté qui lui vaut d’être connue dans la région), Mouna nous raconte qu’elle a toujours eu le social dans le sang. C’était une tradition familiale d’accueillir des gens, les écouter, les former, pour les élever au-dessus de leur condition sociale.

C’est tout naturellement qu’en 2008 le Ministère de l’Intérieur la contacte pour lui proposer de gérer un centre de l’INDH, Initiative Nationale pour le Développement Humain. Ce sera donc sous l’égide de Madame Mnouir que le centre va peu à peu se développer et se professionnaliser. Elle dédie depuis sa vie et son amour au centre, en tentant de prêcher par l’exemple, en étant un modèle de patience, d’autonomie…

Justement, des conseils ?

L’écoute. L’écoute qui peut changer la vie de quelqu’un en l’espace de quelques secondes.

Et ce qu’elle apprend aux personnes qui passent par le centre, c’est que la vie est faite de problèmes. L’idée c’est d’apprendre à les gérer.

Pour aller plus loin…

La problématique soulaliyate.

Le centre ASDS

L’Initiative Nationale pour le Developpement Humain.




Merci à Fatima Larouz pour son aide dans la traduction !

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