Mozambique / Le B.A.-BA

Place à un nouveau chapitre, celui du Mozambique. Ce pays, souvent placé aux derniers rangs en termes d’indice de développement humain (180° sur 187 pays listés en 2017 avec un indice de 0,437), porte une histoire très particulière, notamment en ce qui concerne les femmes.


Petit tour d’horizon de son passé tout d’abord : une présence musulmane sur les côtes très précoce, des coutumes bantoues bien installées, puis la colonisation portugaise qui prend fin en 1975, après 11 ans de guerre d’indépendance. Deux ans plus tard à peine, la guerre civile éclate et se perpétue jusqu’en 1992 : le parti au pouvoir, le Frelimo (Front de Libération Mozambicain, soutenu par la Chine et l’URSS), s’oppose au mouvement rebelle Renamo (Résistance Nationale Mozambicaine, appuyée par l’Afrique du Sud et la Rhodésie à l’époque). Plus d’un million de vies sont perdues, 4 millions de personnes déplacées… Le pays, depuis, se remet petit à petit. La découverte d’une dette cachée illégale de 2.2 milliards de dollars contractée auprès des Etats-Unis a plongé le pays dans une crise économique en 2017 : la dette de l’Etat est passée à 135% du PIB. Depuis, l’insécurité alimentaire est en constance augmentation (60% des populations rurales en sont victimes), notamment à cause de l’expulsion de paysns de leurs terres pour l’exploitation des ressources minières récemment découvertes.

Mais comment se situent les femmes dans ce contexte-là ?


Des facteurs structurels empêchent les femmes d’atteindre une certaine autonomie financière. En effet, les femmes possèdent un capital humain trop faible pour avoir une position de force sur le marché du travail : un niveau d’éducation et d’alphabétisation trop bas, des perspectives de mariage précoces, en font de mauvaises candidates pour un travail formel.

Malgré une croissance économique encourageante sur les dernières années, plus de la moitié de la population mozambicaine vit sous le seuil de pauvreté. Les premiers à en pâtir sont les foyers gérés par des femmes. La raison principale : le manque d’opportunités décentes s’offrant à celles-ci. Elles ne représentent que 4% des emplois formels, et les jeunes femmes entre 19 et 24 ans ont le taux de chômage le plus élevé du pays.  

Autre point : les femmes représentent 87,3% de la force agricole, et pourtant elles ne sont que 25% à posséder des terres. De plus, le développement économique actuel s’accompagne d’une croissance du secteur non-agricole, dont profitent majoritairement les hommes : l’écart entre hommes et femmes s’aggrave donc.

Cependant, l’entreprenariat occupe une place grandissante dans l’économie mozambicaine, et les femmes s’y engouffrent avec enthousiasme. Elles investissent les secteurs du bien-être et de la beauté, à l’instar de Selma Uamusse (elle a lancé Nhani, une marque de produits cosmétiques organiques), Paula Matsinhe (elle a fondé Uzuri, une marque de vêtements et accessoires inspirés des traditions locales). D’autres se lancent dans des domaines plus technologiques comme Lineia Caldeira qui tire profit de l’impression 3D.

Des institutions de soutien à ces femmes entrepreneures ont rapidement vu le jour, et viennent appuyer les organismes de soutien aux femmes en situation de vulnérabilité. Par exemple, le programme MUVA se concentre sur l’autonomisation économique des adolescentes et jeunes femmes dans les centres urbains.


Les décennies de guerres consécutives dans le pays ont laissé les femmes dans une position plutôt ambiguë. D’un côté, elles en ont été les premières victimes : insécurité et paupérisation les rendaient particulièrement vulnérables à la prostitution, la mendicité et aux nouvelles formes de violence.

Paradoxalement, avec l’affaiblissement du rôle de l’Etat et du cercle familial traditionnel, elles ont également pu trouver un espace libéré du contrôle patriarcal. Les hommes étant absents (sur le front ou décédés), les femmes ont dû prendre la tête de leur famille et trouver de nouvelles façons de les soutenir financièrement. Leur participation à l’économie informelle de guerre et à des groupes de soutien les ont finalement poussées vers une émancipation accélérée.

Un bon indice de l’inclusion féminine au niveau politique est le taux de femmes présentes au Parlement et dans l’administration, et le Mozambique atteint des chiffres encourageants dans ce domaine. Avec le système de quota instauré par le Frelimo pour son Parlement, qui prévoit un minimum d’un tiers de femmes, on observe un taux de 39,6% de femmes parlementaires. Également au gouvernement, plusieurs femmes sont Ministres (Nazira Karimo Vali Abdullah à la Santé, Cidalia Chaque Oliveira au Genre) ou Vice-Ministres.

Cependant, la participation des femmes en politiques est limitée par la difficulté à gérer à la fois un emploi public et une vie de famille, par le manque d’expérience dans le domaine, le manque d’accès aux médias, de ressources pour financer des campagnes électorales… Et même lorsqu’une femme réussit à obtenir un poste en politique, il n’est pas garanti qu’elle ait un quelconque poids dans la conduite du changement, notamment par sa marginalisation, la persistance des hommes à la faire taire, ou à la cantonner dans les secteurs sociaux (voir les Ministères alloués aux femmes)…

La preuve dans le manque de solidarité entre femmes lors des débats sur la Loi de la Famille, où les femmes ont chacune voté selon les lignes de leur parti. Même si cette stratégie de survie politique est compréhensible, elle crée progressivement un écart entre les femmes mozambicaines et l’élite féminine qui est sensée les représenter.


Le Mozambique est classé 139ème sur 159 pays dans le Gender Inequality Index de l’UNDP. 41,7% de femmes en 2015 n’avaient aucune éducation, contre 19,2% d’hommes.

L’école est gratuite depuis 2003, ce qui a permis à 94% des filles d’être inscrites à l’école primaire. Cependant peu d’entre elles terminent leur cycle (46%) et encore moins complètent le secondaire (22%). En plus du manque d’accès à l’éducation pour les filles, lorsqu’elles y ont accès, cette éducation peine à être de qualité : 56% des femmes sont illettrées (le chiffre monte jusqu’à 70% dans les zones rurales).

Les facteurs expliquant ces chiffres incluent notamment le peu de valeur attribuée à l’éducation des filles, les tensions entre formes traditionnelles et officielles d’éducation, le manque de sécurité physique à l’école… Les mariages et grossesses précoces accentuent également la tendance. La moitié des filles sont mariées avant d’avoir atteint 18 ans (et 15% avant leurs 15 ans), et 30% d’entre elles tombent enceintes : la grande majorité d’entre elles quittent l’école pour s’occuper de leur enfant.

Les organismes internationaux sont très présents et s’intéressent de près à cette problématique : USAID a lancé plusieurs programmes, dont le Vamos Ler !, qui vise à améliorer le taux de lecture des jeunes filles en école primaire.


Au Mozambique, l’art reste dominé par les traditions. D’abord dans la danse : le tufo, dansé par des femmes en capulanas et d’inspiration arabe, est majoritaire dans le Nord du pays, alors que dans le Sud, c’est le marrabenta, mélange de rythmes mozambicaines et portugais, qui prédomine. Les centres culturels présents dans chaque capitale de province ont pour objectif de diffuser et mettre en avant ces formes d’art.

Les femmes sont aussi largement présentes dans le secteur musical, avec des noms tels que Isabel Novella, Yolanda Kanana, Regina dos Santos. La peinture comprend également quelques noms de femmes exceptionnelles, comme Bertina Lopes, ou Mama B, une des influences majeures des peintres mozambicains du XXème siècle, ou Emilia de Sousa, dont les portraits confrontent l’image de la femme dans une société capitaliste et patriarchale.


50% de jeunes filles sont déjà mariées à l’âge de 18 ans : le Mozambique est le 10ème pays au taux de mariages précoces le plus élevé au monde. L’âge légal de mariage est bien à 18 ans, mais les adolescentes peuvent se marier à 16 ans avec l’accord de leurs parents.

Une des conséquences majeures : les jeunes femmes sont les premières victimes du SIDA, elles y sont 2 fois plus sujettes que les jeunes hommes. Parmi les 2 millions d’adultes vivants avec le VIH, 60% sont des femmes. On observe cependant des progrès dans le traitement du virus : plus de 95% des femmes enceintes atteintes du SIDA ont accès à des médicaments permettant d’éviter la transmission du virus à leur bébé, empêchant plus de 18 000 nouveaux cas d’infections par an.

La polygamie se pratique encore, malgré son interdiction légale. On estime qu’un tiers des femmes mariées le sont dans le cadre d’un mariage polygame, même si seulement la première femme est reconnue et protégée par la loi. Seulement, le fait que la polygamie soit interdite, au nom de la dignité des épouses, pourrait jouer contre les femmes que la nouvelle loi est sensée protéger. En effet, elle n’élimine pas les mécanismes du système patriarcale qui pousse les femmes à accepter la polygamie, et piège les secondes et troisièmes femmes dans une existence non-reconnue par l’état, les rendant particulièrement vulnérables à la violence et la misère (des études ont montré le lien de corrélation positive entre polygamie et violences conjugales).

Autre sujet : les féminicides sont monnaie courantes. Certains conjoints ou ex-conjoints se justifient en affirmant que leur victime avait pratiqué la sorcellerie à leur encontre. A titre d’exemple, en 2018 un homme avait décapité sa mère à coups de machette parce qu’elle avait refusé de lui servir à manger. Un autre parce qu’elle lui aurait jeté un sort d’impuissance sexuelle.


Aller plus loin

Statistiques

PEPFAR, Mozambique Gender Analysis Country Operational Planning, 2016
Ministère du Genre, Profil de Genre du Mozambique, 2016

Études

Mark Chingono, Women, War and Peace in Mozambique (2015)
Plus d’histoires entrepreneuriales ici
Carlos Gradin, Gender Inequality in Employment in Mozambique (2019)
SIDA, Towards Gender Equality in Mozambique : A profile on Gender Relations (2007)

Filmographie

Isabel Noronha, Ngwenya, o crocodilo, 2007
Licínio Azevedo, Virgem Margarida, 2012
Mia Couto, Last Flight of the Flamingo, 2011

Bibliothèque

Noémia de Sousa, Sangue Negro, 2001
Paulina Chiziane, Niketche: Uma História de Poligamia, 2002

Oeuvres artistiques



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