Ndeye Thiaw, celle qui lève des millions

Une femme africaine qui monte un fond d’investissement, peu commun. Ndeye Thiaw l’a fait. Alors qu’elle se rêvait écrivaine, c’est dans la finance qu’elle a fait carrière : en impact investing à l’International Finance Corporation, en conseil financier chez BlackPearl puis en lançant WestPlus, son propre cabinet de conseil et Brightmore Capital, un fond d’investissement dédié à l’Afrique de l’Ouest francophone.
Ndeye Thiaw nous raconte son cheminement et les défis auxquels elle doit quotidiennement faire face en tant que femme.

J’ai grandi à Dakar. Je suis l’aînée d’une famille de 20 personnes : frères, sœurs et cousins qui vivent à la maison. Depuis petite, j’ai vécu avec le fardeau de ces 20 yeux qui m’observaient et pour lesquels je voulais devenir un modèle. Cela m’a suivie tout au long de mes études et de ma carrière professionnelle.

J’ai eu la chance de suivre des études primaires extraordinaires, certainement l’une des plus belles périodes de ma vie. J’y ai acquis le sens de la responsabilité et la cohésion malgré les différentes religions. Cette éducation m’a construite en tant que personne.

Je suis une grande rêveuse. Je suis une grande littéraire, passionnée par l’écriture et je rêvais de devenir écrivaine. À l’époque, je ne m’imaginais pas une seule seconde terminer dans la finance. Aujourd’hui encore, écrire un livre est un rêve que je garde dans un petit coin de ma tête.

À l’issue de mon baccalauréat, je ne voulais ni rester au Sénégal, ni partir en France. J’ai donc convaincu mes parents de me laisser partir aux Etats-Unis, en Californie où j’ai suivi un M2 en Finance et Entrepreneuriat que j’ai poursuivi avec un MBA en Finance.

L’International Finance Corporation

Pendant ce MBA, j’ai fait un stage à l’International Finance Corporation (IFC) en Floride. Ce stage a été décisif pour la suite : j’ai décidé de faire carrière dans l’aide au développement. J’ai adoré cette institution qui joue un rôle incontournable pour les pays émergents. C’est très cosmopolite, j’y ai rencontré des personnes venant d’horizons très variés. Cela m’a aussi permis de me rendre régulièrement en Afrique. À l’issue de mon MBA, j’ai intégré le département management de risque à la IFC, me permettant d’apprendre les enjeux de l’investissement et de la finance de développement. C’est là que j’ai réalisé à quel point il était difficile de faire des choix d’investissements impactants.

J’étais plutôt jeune par rapport à la moyenne d’âge d’une cinquantaine d’années. Et en plus, j’étais africaine. Pour certains collègues, j’étais la première africaine qu’ils côtoyaient . C’est important d’avoir du brassage dans ce type d’institution. Pour faire ma place, je suis entourée de nombreux mentors. Je suis arrivée très confiante, j’osais m’exprimer et je savais de quoi je parlais. Parfois, ça étonnait. Un jour, un manager m’a dit « tu es trop expressive, tu devrais avoir une poker face ». J’ai peut-être eu à faire quelques ajustements mais j’ai toujours gardé mon côté rêveur et ma personnalité. Je n’ai jamais changé pour une personne qui voulait que je m’exprime de la même manière qu’elle.

Une période transitoire jusqu’à l’entrepreneuriat

Mon aventure chez IFC a pris fin après avoir travaillé pendant deux ans et demi sur un dossier d’investissement qui ne s’est finalement pas fait. J’avais le moral à zéro et j’ai ressenti le besoin de changer de vie. Ma fibre entrepreneuriale est revenue et j’ai décidé de travailler pour une petite structure en guise de transition : BlackPearl, une agence de conseil en financement. Je me suis davantage imprégnée du tissu local, j’ai appris d’autres facettes de l’investissement.

J’ai ensuite décidé de me tourner vers l’agriculture mais j’ai très rapidement été frustrée de me rendre compte qu’il était très difficile de trouver des données sur le secteur agricole, notamment pour sourcer des fournisseurs. On m’a alors proposé de rejoindre un programme de l’Etat qui avait justement pour but de formaliser le secteur mais aussi d’impulser la fibre entrepreneuriale vers les jeunes en les encourageant à retourner vers la terre. Mon rôle était de créer des partenariats clés avec des parties prenantes de l’agriculture, de l’entrepreneuriat et de l’investissement.

Se lancer dans l’entrepreneuriat : WestPlus puis Brightmore Capital

Je savais donc lever des fonds dans le secteur privé ou public, structurer des financements, organiser des dossiers de financement et établir une stratégie organisationnelle. Pourquoi ne pas créer un cabinet de conseil qui regroupe l’ensemble de ces départements ? C’est ainsi que j’ai créé WestPlus en rassemblant mes maigres économies. De par mes expériences, j’ai acquis un gros carnet d’adresses, ce qui m’a permis de rapidement décrocher des contrats.

WestPlus fonctionne correctement. Une part de mon travail est d’aider des entreprises à lever des fonds grâce à des banques et je me questionne sur la possibilité de leur proposer un nouveau moyen de financement. Et si je créais un fond d’investissement qui pourrait élargir la palette de produits financiers que je propose ? Dans le même temps, un ami ivoirien monte un fond avec 3 hommes et il me propose « d’être la femme de l’équipe ». On discute pendant plusieurs mois, je prends le temps de comprendre les membres et analyser leur objectif puis je décide de les rejoindre. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que deux associés chez Brightmore Capital.

Créer un fond, c’est un challenge énorme. Mais c’est sûrement ma plus belle expérience, l’aboutissement de tout ce que j’ai fait auparavant. C’est vraiment passionnant.

Une femme qui monte un fond d’investissement

Aujourd’hui, je mêle WestPlus et Brightmore Capital. Les deux entreprises sont dans les mêmes locaux et j’ai une assistante dédiée. Cela n’empêche que je me couche très tard, souvent aux alentours de 2h du matin. Je voyage beaucoup aussi. C’est un travail où l’on est sans cesse sollicitée, il faut être aux aguets 24h/24. Soyons claires : peu de femmes montent des fonds car il est presque impossible de mêler une vie familiale. Je suis divorcée et j’ai un fils de 10 ans qui vit entre ses deux parents. Mon fils n’a jamais connu une maman qui reste à la maison. Je suis une maman atypique. Il s’adapte et heureusement, il comprend beaucoup. Si j’étais mariée avec plusieurs enfants, je pense sincèrement que ça ne serait pas conciliable.

Au-delà du côté logistique, ce qui est lourd à porter lorsque l’on est une femme à la tête d’un fond d’investissement, ce sont les préjugés : être femme équivaut à ne pas être disponible, on risque de tomber enceinte, on n’est pas capable de voyager autant que son mari, etc. C’est un monde très masculin. Heureusement, ça ne me dérange pas. J’ai eu l’habitude de grandir avec beaucoup de frères et cousins et je me sens à l’aise.

Il faut s’accoutumer à ce que le langage dérape avec ces hommes. Lors d’un dîner regroupant plusieurs investisseurs à Washington, je me suis entendre dire par l’un d’eux « qu’il adorait l’Afrique et le piment depuis un séjour très pimenté au Nigéria où il s’était découvert un grand attrait pour les africaines ». Tout est très souvent lié à la sexualité dans une conversation avec les hommes. C’est triste à dire mais je ne m’en offusque plus. Sinon, je passerais mon temps à le faire. Je préfère passer, voire même en rire parfois. J’écoute, je souris et c’est tout. C’est difficile. « Pourquoi tu te caches dans tes habits ? Nous on aime voir des décolletés ». J’en ai fini d’être choquée. C’est comme ça. « Est-ce que vous êtes mariée ? », question qui survient après 10 minutes de conversation avec un homme. Et oui, il s’agit de grands directeurs, de « l’élite ». Le harcèlement est réel et on le vit quotidiennement. Malheureusement, c’est là que je choisis d’arborer ma poker face car quand on s’offusque, ça se retourne contre nous et les portes se ferment. Tu essaies de faire comprendre que « ce que tu fais n’est pas bien » mais avec le sourire.

Quelques conseils

Si je devais changer quelque chose à ma carrière professionnelle, j’aurais sans doute pris plus de risque à mes débuts. J’ai parfois refusé de bonnes opportunités comme l’une d’elles au Nigéria mais j’avais peur de m’y engager. Je pense que lorsqu’on est jeune, il ne faut pas se dire qu’on ne peut pas le faire. C’est vraiment à ce moment-là de la carrière qu’on a la possibilité de marquer le coup. Le début d’une carrière pour une femme c’est très important car c’est de plus en plus dur pour la suite de lier carrière et vie personnelle.

Personnellement, j’ai eu mon enfant en milieu de carrière. Je pense que je n’ai pas suffisamment impliqué mon partenaire dans mes choix professionnels, c’était sûrement une erreur. Pour réussir sa vie professionnelle, je pense qu’il est aussi important d’être heureuse dans sa vie personnelle, il ne faut pas l’omettre. Choisissez bien votre partenaire de vie, il aura un impact indéniable. On ne le dit pas suffisamment aux femmes.

Autre conseil : ayez des mentors ! Et pas un seul mentor. Ils doivent venir de mondes différents, ils doivent être femmes et hommes. Ne vous entourez pas seulement de mentors femmes, vous naviguerez aussi dans un monde d’hommes.

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