Patricia Zoundi Yao, le soleil de l'agriculture ivoirienne

Patricia Zoundi Yao est l’une de ces personnes solaires, celles dont le rire et les idées vous transportent.
Passionnée par les populations rurales, Patricia a lancé QuickCash pour faciliter les transferts d’argent, devenant ainsi l’une des pionnières du mobile money. Avec Canaan Land, elle s’attaque désormais à l’agriculture en développant un modèle d’agriculture raisonnée et inclusive en formant de petites agricultrices et en leur garantissant un revenu décent, tout en proposant un modèle d’agriculture respectueux de l’environnement. Une inspiration sans fin qui présage encore de jolis projets !

J’ai grandi dans une famille heureuse, joyeuse et nombreuse. 13 enfants, des parents agriculteurs et une maman marchande ambulante. J’ai passé une bonne partie de mon enfance à Soubré, en zone rurale.

Rien ne me destinait à devenir entrepreneure car je voulais devenir religieuse. Je me voyais dans un couvent et en aucun cas mariée avec des enfants en train de courir dans les champs ! Ceci dit, j’ai toujours aimé l’agriculture et j’étais dotée de la fibre entrepreneuriale. J’ai commencé à aider ma mère dans son petit commerce dès l’âge de 6 ans. A l’école primaire, j’ai été présidente d’une coopérative : les élèves produisaient des légumes que l’on vendait ensuite aux parents. Étudiante, je gérais la cafétéria de mon campus et je vendais mes propres boissons.

Quand j’ai eu le bac, j’ai passé le concours de l’école de commerce de Yamoussoukro mais je n’ai pas été reçue. Je voulais faire de l’agronomie mais ma filière littéraire ne me le permettait pas. J’ai donc finalement opté pour des études de droit au Burkina Faso. À l’issue de mes études, je ne me voyais pas porter la robe noire, je ne savais plus trop ce que je voulais. À l’époque, entreprendre ça ne voulait rien dire. J’étais paumée et j’ai repris la boutique de ma mère. J’ai commencé à vendre des petites choses de village en village. C’était un choc pour mes parents qui avaient investi dans mes études et qui me voyaient retomber dans le secteur informel. Ils étaient dépassés.

QuickCash, donner accès aux transferts d’argent aux zones rurales

Mon oncle m’a demandé de conduire un projet de transfert d’argent. J’avais 22 ans et une trentaine de personnes à gérer. Au fur et à mesure que les problèmes se posaient, j’avisais. C’est là que j’ai pris conscience que le transfert d’argent était problématique pour les personnes issues des zones rurales, contraintes de se rendre en ville pour accéder à Western Union et donc contraintes de dépenser en transports et en coûts de transaction. Nous avons donc eu l’idée de créer QuickCash, une application de transfert d’argent ne nécessitant pas de connexion internet. On équipe les gérants de magasin d’une application téléphone afin que les personnes puissent venir lui déposer de l’argent qu’il enregistre sur l’application. Le receveur pourra ensuite venir récupérer l’argent à un autre boutiquier. Nous faisons toute cette gestion via SMS, sans internet. C’était très novateur à cette époque où le mobile money n’existait pas. J’étais d’ailleurs la première femme à me lancer dans la fintech en Côte d’Ivoire.

J’ai fait le business plan et j’ai cherché une personne capable de développer ma plateforme à moindre coût. À ma grande surprise, j’ai trouvé un collaborateur très qualifié qui a accepté de m’accompagner pour 50 000 francs par mois (environ 75€). Même à ce prix, il était difficile pour moi de lui assurer un revenu. Mais il ne m’a jamais laissé tomber, il partageait le même rêve que moi pour les populations rurales. Il est devenu actionnaire au même titre que moi pour compenser son faible revenu.

Grâce à ma boutique et au travail de mon oncle, je fréquentais énormément les populations rurales et j’avais gagné leur confiance. Ainsi, quand je leur ai parlé de ma solution de transfert d’argent, j’ai reçu le soutien du maître du village qui a convaincu les habitants d’essayer QuickCash.  

On a commencé par trois villages, puis très vite on a eu 800, 1000 villages puis on s’est étendu à d’autres pays. Aujourd’hui nous touchons environ 250 000 paysans, essentiellement des producteurs cacaotier.

Le mobile money s’étant très largement développé, nous ne sommes aujourd’hui plus très concurrentiels. Je dirais même que nous pâtissons d’une concurrence déloyale qui se manifeste par la sur-facturation du code USSD (Unstructured Supplementary Service Data) qui permet à un client titulaire d’un compte d’effectuer des opérations. Ce code est régi par les opérateurs mobile, qui sont aussi les principaux acteurs dans le mobile money.

Chez QuickCash, nous employons 80% de femmes. Le choix des femmes s’est fait de façon assez intuitive : d’une part, les femmes sont généralement reconnues comme meilleures dans la gestion de caisse et de trésorerie et d’autre part, nous avions aussi la volonté de créer plus d’emplois pour les femmes.

Canaan Land, émanciper les femmes grâce à l’agriculture

En analysant l’identité de nos transactionnaires chez QuickCash, nous nous sommes rendus compte que notre portfolio était composé de moins d’un pour cent de femmes. C’est ainsi que nous avons pris conscience qu’elles avaient bien d’autres besoins que celui de transférer de l’argent : elles avaient besoin d’abord besoin de cash pour payer les pagnes, les tantines, l’école des enfants, etc.

Lors de mes déplacements en zone rurale, j’avais pris l’habitude de prendre dans mon 4×4 des femmes qui portaient de lourdes charges pour les avancer sur ma route. Une fois, elles m’ont demandé de transporter leurs marchandises et de les vendre pour elles. J’étais étonnée de leur confiance mais elles m’ont dit « même si tu n’arrives pas à vendre nos légumes, tu les mangeras. Ici, ça pourrira et en plus, on doit les transporter et c’est très lourd ». J’ai pris quelques photos des femmes avec leurs produits puis j’ai cherché à vendre leurs légumes. Elles n’avaient aucun prix à me communiquer : celui qui souhaitait acheter fixait lui-même son prix. Certains m’ont donné trois fois le prix auquel elle aurait pu prétendre vendre leurs légumes dans leur village. Je leur ai proposé de procéder au paiement par un transfert d’argent mobile mais elles préféraient que je leur porte l’argent. J’ai fait l’effort de venir jusqu’à chez elles car je savais qu’elles en avaient besoin pour la scolarité de leurs enfants. Quand je les ai finalement retrouvées, elles avaient entassé des sacs et des sacs de marchandises. C’est là que j’ai compris qu’il y avait un véritable besoin. Le micro-crédit ne suffit pas. Au-delà du financement, les femmes ont besoin d’un vrai accompagnement de l’achat de la semence à l’accès au marché. C’est ce point que nous résolvons avec Canaan Land.

J’ai décidé de me mettre en quête d’un terrain où lancer une exploitation agricole. Les femmes que j’avais aidé sont allées voir le propriétaire d’un site pour leur dire à quel point je leur avais été d’une grande aide. Je ne disposais pas de ressources importantes pour acheter ce terrain mais le propriétaire a souhaité me céder ses terres car il souhaitait les léguer à quelqu’un qui en ferait bon usage. J’ai payé ce terrain petit à petit. Nous avons aménagé le terrain avec un accès à l’eau et au maraicher.

Le modèle économique a mis du temps à se mettre en place mais notre objectif est désormais clair : Canaan Land cherche à développer un modèle d’agriculture raisonnée et inclusive en formant de petites agricultrices et en leur garantissant un revenu décent, tout en proposant un modèle d’agriculture respectueux de l’environnement. 

Pour cela, nous accompagnons les agricultrices sur toute la chaîne de production. Nous avons des partenariats avec les semenciers, nous encadrons techniquement la production, nous organisons la logistique des récoltes et nous distribuons les légumes. Notre marge se fait sur la commercialisation mais nous achetons les légumes de nos agriculteurs à un prix juste.

Un autre point qui était important pour moi, c’était que la communauté possède sa propriété foncière. À présent, nous franchisons les terrains pour qu’ils appartiennent aux populations. D’ici à la fin de l’année, nous aurons une quarantaine de franchises. En moyenne, 60 personnes sont employées par franchise, sans compter les emplois saisonniers lors des récoltes. Nous cherchons avant tout à fédérer nos agriculteurs et c’est pourquoi nous n’employons pas exlusivement des femmes. En effet, d’après la loi coutumière, les terres appartiennent bien souvent aux hommes et l’on cherche donc à créer une bonne synergie pour que les hommes facilitent l’accès aux revenus pour les femmes. Nous employons majoritairement des femmes mais si nous n’incluons pas les hommes, le projet n’est pas faisable.

Notre objectif est de toucher un million de femmes. Nous voulons aussi pouvoir leur offrir des services supplémentaires dans le futur comme une assurance ou une pension. On songe aussi à mettre en place un Digital Hub, qui permettrait aux petits marchands de pouvoir faire des transactions mobiles. À chaque fois que je m’assois, j’ai une nouvelle idée qui me vient. Canaan Land n’est pas près de s’arrêter là, on veut vraiment révolutionner la vie des agricultrices en Côte d’Ivoire et au-delà.

Un apprentissage continuel

Je n’ai pas fait d’école de commerce. Je n’ai jamais travaillé en entreprise. Mon expérience, je l’ai donc façonnée seule, au fil de mon parcours. Quand j’aime quelque chose, je m’auto-forme. J’aime comprendre les domaines d’activités que je touche. Donc par exemple, quand j’ai eu à gérer plusieurs employés pour la première fois chez mon oncle, j’ai fait une formation de médiatrice. Quand j’ai eu à comprendre l’évolution des modèles économique en finance digitale, je me suis inscrite au Digital Front Institute. De même, quand j’ai eu besoin d’acquérir davantage de compétences pour gérer mes entreprises, j’ai intégré l’accélérateur de Stanford Seed. Je ne cherche pas nécessairement à devenir experte mais j’essaie d’avoir une compréhension minimale pour être capable de me challenger et de challenger mes équipes. Cela me permet d’être plus pertinente quand j’aborde mes problématiques.

Je me forme sur les sujets qui s’imposent à mon métier. Désormais, je vais commencer une formation sur la chaîne de valeur agricole et j’aimerais ensuite me former sur la block chain pour anticiper les éventuelles évolutions de mon business.

Je ne regrette pas d’avoir choisi le chemin de l’entrepreneuriat. Ça a donné un sens à ma vie. J’apprends tous les jours. Et je suis fière d’être une entrepreneure sociale. Je pense que l’entrepreneuriat est l’arme la plus puissante pour changer la vie des gens. Les ONG ce n’est pas durable, lorsque les conventions s’arrêtent, c’est fini. Ce n’est pas le cas d’une entreprise sociale.

Le jeu de l’équilibriste

Je ne suis pas quelqu’un de très organisée. Je n’ai jamais d’emploi du temps bien rangé. Je m’adapte toujours, je trouve toujours des solutions à la dernière minute. Je ne dors jamais avant 1h du matin et je me réveille à 6h car je travaille davantage la nuit, le moment où je suis la plus inspirée.

Pour être franche, il n’y a pas de limite entre ma vie personnelle et ma vie professionnelle. Très vite avec mon mari, les discussions passent de la gestion des enfants à Canaan Land. Quand mes enfants sont en vacances, je les emmène aux champs. J’essaie de jouer les équilibristes. Mais j’aime tellement ce que je fais, que je perçois souvent mon métier comme un loisir même si j’ai conscience que ça ne doit pas être évident pour mes collaborateurs !

Petite leçon de vie

Je pense qu’être femme a été positif pour moi. Les femmes ont tendance à être fatalistes. À force de dire qu’il y a un problème, le problème devient plus gros qu’il ne l’est. Je ne m’arrête jamais à un blocage. Je suis têtue par nature. Aucune difficulté ne m’arrête. J’aime essayer et je n’abandonne pas facilement.

L’important est de choisir un milieu qui vous passionne. Dans la difficulté, c’est la passion qui vous fera tenir. Commencez avec ce que vous avez, n’attendez pas d’avoir des sous et arrêtez de remettre au lendemain. Si ça ne fonctionne pas, tant pis, vous recommencerez ! L’échec fait partie du succès. Soyez résilient.

Il peut être utile d’adopter son propre vocabulaire ! Personnellement, quand on me dit non, j’entends oui. Quand on me dit qu’il y a un « gros problème », je réponds que personne n’est capable d’évaluer la taille d’un problème. Donc pour moi, il n’y a que des petits problèmes.

Et on ne vous le répétera jamais assez : entourez-vous de mentors, faites-vous conseiller. Mais ce qu’il ne faut pas oublier c’est aussi de s’auto-former : en lisant, en vous inscrivant à des cours et formations, en intégrant des incubateurs, en participant à des concours. Ne cessez jamais d’être curieux.

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