Yonnelle Dea Moukoumbi, pour un riz made in Gabon

“Quand j’explique que je suis sélectionneuse, les jeunes me répondent : ‘ah vous choisissez les joueurs de foot !’ ». Yonnelle Dea Moukoumbi est sélectionneuse riz, et l’une des meilleures spécialistes du continent sur le sujet : elle est en train de créer une semence de riz qui soit adaptée à la culture gabonaise. C’est un enjeu de taille pour un pays qui importe des milliers de tonnes de riz alors qu’elles pourraient être produites localement. Yonnelle, lauréate de la bourse L’Oréal UNESCO pour les femmes et la science, nous explique son métier si particulier et dissémine ses conseils.

La riziculture : une rencontre fortuite

Je suis l’ainée d’une famille de sept enfants. J’ai grandi dans un milieu assez modeste, mais mes parents se sont battus pour notre éducation (que ce soient livres ou cours particuliers, ils se débrouillaient pour que nous ayons accès à tout).

A la sortie du bac, je voulais étudier l’agronomie. Je voulais aller à l’Université Polytechnique de Yamoussoukro, mais malheureusement à l’époque il n’y avait pas encore de cycle ingénieur, mes parents m’ont donc envoyée au Burkina Faso, d’où je suis sortie diplômée de génie agronome. Pour mon stage de fin d’étude, j’ai été affectée à une riziculture, où le travail se faisait dans des endroits reculés, dans les bas-fonds. C’est là que j’ai rencontré le Docteur Sie Moussa : au début, il rechignait beaucoup à engager une femme, il ne me trouvait pas assez robuste. Effectivement, le travail demandé était difficile : il y avait près de 700 lignées de matériel végétal à évaluer dans des conditions de bas-fonds. Il fallait évaluer les lignées et trouver celles au meilleur rendement, celles à la meilleure résistance aux maladies, puis les croiser à nouveau, encore et encore. Et pourtant, c’est là que mon histoire d’amour avec le riz a commencé.

La reconnaissance nationale et internationale

En rentrant au Gabon trois ans plus tard, je ne trouvais que des petits boulots. Après plusieurs mois de prospections, j’ai intégré le Centre National de recherches scientifiques. Au Gabon, on ne cultive pas le riz. Dans les années 50, des coopérations chinoises et japonaises ont bien tenté de le faire, mais ça n’intéressait personne : ils ne faisaient que de la production, pas de la recherche. Le territoire gabonais est propice à la culture du riz, et pourtant on importe quasiment tout le riz qu’on consomme, c’est-à-dire 90 000 tonnes par an.

Dans cette optique, je postule en 2008 à la bourse L’Oréal UNESCO pour les femmes et la science. J’avais trouvé un prospectus sur un coin de table et j’avais postulé. Comme quoi, il y a des rendez-vous dans la vie. J’écris alors au Docteur Sie Moussa, leader du programme d’amélioration végétale à Africa Rice, pour qu’il devienne mon référent et soutienne ma candidature. Finalement, nous serons trois femmes à être sélectionnées : la bourse représente 40 000$ de financements pour de la recherche, et à cela se sont ajoutés 20 000$ d’aide gouvernementale et 20 000$ de la part d’Africa Rice. L’idée est de faire des recherches sur la diversité génétique du riz : j’étudie le déterminisme génétique vis-à-vis du riz et des mauvaises herbes et finir ma thèse.

Un but unique : créer un riz made in Gabon

Cependant, je ne me sens pas suffisamment outillée : je décide de postuler à l’international pour asseoir mon expertise, et réponds à une annonce d’Africa Rice pour un emploi en tant que post-doctorate à Saint-Louis au Sénégal. Je commence à faire de l’évangélisation pour la culture du riz en milieu paysan, je vais aussi au Nigéria faire la même chose sur le niébé, une sorte de haricot blanc.

Mais en revenant au Gabon, je me reconcentre sur le riz, et décide de passer la certification CAMES (qui évalue les chercheurs africains) pour devenir chargée de recherche. Que personne ne vienne questionner mes capacités maintenant. Je me mets en tête de créer une semence de riz spécialement conçue pour les terres gabonaises. Je trouvais cela honteux de me rendre dans des réunions sur le sujet en Afrique et voir que des choses aussi basiques que des semences de riz locales n’existaient pas chez nous. Le riz NERICA (Nouveau Riz pour l’Afrique), c’est le futur. Je trouve donc un site, mets des lignées sur le terrain. J’anime des séminaires panélistes. Les retombées médiatiques m’aident beaucoup, des organismes coréens de soutien à des programmes de développement s’intéressent à mon travail et financent mes projets. Le Ministère de la Recherche Scientifique également. Mon rêve est en passe de devenir réalité maintenant : une semence made in Gabon naîtra bientôt et permettra au pays de ne plus dépendre de l’extérieur pour assurer sa sécurité alimentaire !

Les femmes et les sciences

Le fait d’être une femme, ça a été un réel problème. Peu de femmes font le métier de sélectionneur à travers le monde. C’est un métier physique qui demande beaucoup d’efforts et de passion. On est obligées de travailler double pour d’asseoir sa légitimité, pour se faire respecter en tant que femmes d’abord, puis en tant que chercheuses. Et on ne peut le faire qu’en travaillant doublement, et en le montrant et en le mettant en avant.

Le secret (et ce n’en est pas un), c’est le travail. Et avoir confiance en soi. Quand on joint les deux, on ne peut plus nous arrêter. Par moments, je me demande où j’arrive à trouver l’énergie pour accomplir ce que je fais. Mais j’ai l’impression de faire quelque chose d’important pour mon pays, ça me permet d’avancer.

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