Dina Al-Masri, préserver le patrimoine culinaire palestinien
Journaliste de formation, productrice par passion et entrepreneure par conviction, Dina Masri incarne la résilience palestinienne. Après un début de carrière prometteur dans le monde des médias, Dina Masri a troqué les studios de télévision pour se réinventer en créant Khadra, une entreprise qui valorise les agriculteurs locaux tout en préservant l’héritage culinaire palestinien. De la ferme à l’assiette, son ambition est claire : redonner aux producteurs la place qu’ils méritent et offrir aux Palestiniens des produits frais, sains et enracinés dans leur histoire.
Derrière la caméra, de la télé à la production
Je suis née à Jérusalem, mais j’ai passé la majeure partie de mon enfance à Naplouse. Après la deuxième Intifada, quand j'avais 15 ans, ma famille a déménagé à Ramallah. J’y ai poursuivi mes études à l’Université de Birzeit, où j’ai obtenu une licence en journalisme et sociologie.
Très jeune, j’étais attirée par le monde des médias. Mes parents m’ont encouragée à suivre cette voie, convaincus que j’avais à la fois la voix et la présence nécessaires pour réussir dans ce domaine. Au départ, je rêvais de devenir présentatrice télé, mais en accumulant de l’expérience, j’ai découvert une passion plus profonde : la production — particulièrement la production cinématographique. J’adore le processus créatif et les défis techniques pour concrétiser une idée.
Pendant mes études, j’ai eu la chance d’apprendre les bases de la production. Peu après, j’ai débuté en tant que productrice dans une chaîne de télévision locale. Malgré mon manque d’expérience, je me suis tout de suite sentie à ma place.
L’un des plus grands défis que j’ai rencontrés a été de gagner le respect en tant que jeune femme dans un secteur dominé par les hommes. J’avais seulement 20 ans, entourée de collègues plus âgés et expérimentés – notamment un cameraman de 50 ans qui doutait souvent de mes compétences. Mais au lieu de reculer, j’ai redoublé d’efforts. Je travaillais tard le soir, perfectionnais mes compétences, et petit à petit, j’ai fait mes preuves. Avec le temps, j’ai gagné leur respect.
La maternité et une pause inattendue
Quand mon fils Amir est né, j’ai décidé de faire une courte pause. Initialement, je comptais reprendre le travail après 70 jours, mais me séparer de lui s’est révélé bien plus difficile que prévu. Le lien qui unit une mère à son enfant est si fort, je ne supportais pas d’être loin de lui.
Puis la COVID-19 est arrivée. L’entreprise où je travaillais a fermé, et mon mari Khaled, qui travaillait dans la construction, a perdu son emploi. Comme beaucoup de familles, nous nous sommes soudain retrouvés dans une situation financière compliquée. C’est durant cette période d’incertitude que nous avons commencé à envisager sérieusement une nouvelle voie - la nôtre.
Khadra, de l’idée à la réalité
Tous les deux à la maison, Khaled et moi avons décidé de nous lancer dans l’entrepreneuriat. Nous avons commencé par une idée simple : livrer des produits essentiels à domicile. Cela s’est rapidement transformé en un projet plus ambitieux : ouvrir un magasin proposant des produits frais et biologiques, jusque-là plutôt rare en Palestine.
Mon père, lui-même agriculteur, nous a aidés à trouver les meilleurs produits auprès des cultivateurs locaux. Dès le début, notre mission était claire : éliminer les intermédiaires et garantir aux agriculteurs des prix justes pour leur travail.
Créer une entreprise à partir de zéro n’a pas été facile. Livrer des produits frais en Palestine implique des défis logistiques uniques, surtout avec les restrictions imposées par l’occupation. Mais nous étions déterminés. Petit à petit, Khadra a pris forme.
Valoriser les agriculteurs palestiniens
Je me suis rendue compte que mon amour pour la cuisine et la culture palestinienne jouait un rôle clé dans la réussite du projet. La nourriture fait profondément partie de notre identité. Je voulais que Khadra soit plus qu’un simple magasin - qu’il devienne une plateforme pour valoriser les agriculteurs et préserver notre patrimoine culinaire.
Khadra, ce n’était pas juste créer une entreprise ; c’était provoquer un changement. Nous avons affronté une forte concurrence de la part d’entreprises plus grandes et bien établies, mais chaque obstacle n’a fait que renforcer ma détermination.
L’un des aspects les plus gratifiants de ce parcours est l’impact positif que nous avons eu sur les agriculteurs locaux. En achetant directement auprès d’eux, nous nous assurons qu’ils reçoivent une rémunération équitable - pas juste des miettes. C’est une manière modeste mais significative de soutenir l’économie locale et de mettre en lumière la richesse de l’agriculture palestinienne.
En parallèle, nous avons créé un espace où les clients peuvent savourer des aliments sains et biologiques, tout en sachant qu’ils soutiennent leur communauté. Ce sentiment de raison d’être est devenu notre boussole.
Le restaurant Khadra : une célébration de la cuisine palestinienne
À mesure que Khadra grandissait, nous avons franchi une nouvelle étape importante : ouvrir un restaurant. Pour nous, ce n’était pas qu’une expansion commerciale. C’était l’occasion de créer un lieu où les gens pouvaient se réunir et savourer des plats palestiniens authentiques - des recettes ancrées dans notre histoire, nos récits et notre amour.
Gérer un restaurant en Palestine n’est pas simple, surtout avec les défis liés à l’occupation. Mais malgré les obstacles, nous sommes restés fidèles à notre vision : célébrer la cuisine palestinienne tout en créant des emplois et des opportunités pour la communauté.
Regarder vers l’avenir
En regardant en arrière, je suis incroyablement fière de ce que nous avons construit. Ce qui a commencé comme une petite idée née d’une nécessité est devenu une entreprise florissante qui soutient les agriculteurs, célèbre la cuisine palestinienne et renforce notre communauté.
Le chemin n’a pas été facile - il a été jalonné de rebondissements, d’échecs et de leçons difficiles. Mais il a aussi été rempli de moments de triomphe et de sens.
Ma famille a été mon pilier à chaque étape. Mon père, ma mère et Khaled m’ont soutenue sans faillir. Je ne serais pas là sans eux.
En regardant vers l’avenir, je suis remplie d’espoir. J’imagine Khadra grandir encore plus - en autonomisant davantage d’agriculteurs, en élargissant notre portée et en continuant à faire rayonner la richesse de la culture palestinienne à travers la cuisine. La route sera encore semée d’embûches, mais avec de la passion, de la résilience, et une communauté soudée derrière nous, je sais que nous continuerons d’avancer.
Khadra, ce n’est pas qu’une entreprise. C’est un témoignage de la force des agriculteurs palestiniens, du pouvoir de la nourriture pour unir, et de la conviction que même dans les circonstances les plus difficiles, quelque chose de beau peut éclore.